Corruption : l'affaire Karachi relance la guerre Villepin-Sarkozy

L'arrêt du versement des commissions a-t-il entraîné l'attentat de Karachi ? Les familles veulent porter plainte et Villepin accuse.
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L’attentat-suicide qui a tué en 2002 à Karachi (Pakistan) 15 personnes dont 11 Français travaillant à la construction de sous-marins vendus par la France en 1994 a-t-il été provoqué par la décision du président Jacques Chirac et de son secrétaire général de l’Élysée Dominique de Villepin de stopper le versement des commissions liées à la signature du contrat? Le Chef de l’État et son collaborateur soupçonnaient en effet qu’une partie des quelque 84 millions d’euros de commissions légales revenaient en France sous forme de rétro-commissions. Certaines d’entre elles auraient pu servir, d’après l’enquête judiciaire qui a suivi, à la campagne présidentielle d’Édouard Balladur dont Nicolas Sarkozy était alors l'un des directeurs.

C’est pour connaître les responsabilités exactes de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin que les familles des victimes ont annoncé vouloir porter plainte contre eux pour «mise en danger de la vie d'autrui» et «homicide involontaire», a déclaré vendredi 19 novembre, leur avocat, Olivier Morice .

Dominique de Villepin a aussitôt répliqué en évoquant, sans prononcer de noms pour autant, les soupçons judiciaires de corruption qui pèsent sur la campagne présidentielle d'Edouard Balladur de 1995, dont Nicolas Sarkozy était le porte-parole après avoir été son ministre du Budget pendant la cohabitation. Des «insinuations» qui ont provoqué une vive réaction de la part de l'Elysée.

Un nouveau témoin aurait évoqué «les risques»

«L'affaire s'est enrichie d'une nouvelle déposition, chez le juge Van Ruymbeke jeudi 18 novembre, qui a accrédité l'existence d'un lien avec l'attentat et ont débouché sur une nouvelle plainte des victimes», explique l’agence Reuters . Un nouveau témoin, Michel Mazens, haut fonctionnaire qui avait pour mission, en 1995, de négocier les contrats d'armements, a confirmé au juge que «Jacques Chirac avait bien fait cesser les paiements liés aux sous-marins pakistanais». Michel Mazens dit aussi être allé voir un dirigeant de la branche commerciale de la Direction des constructions navales ( DCN ), Dominique Castellan, pour l'informer de la décision d'arrêter les paiements au Pakistan. «Il a réagi en me disant que, pour lui, c'était compliqué, car c'était faire courir des risques à ses personnels», a déclaré Michel Mazens, selon le procès-verbal d'audition auquel Reuters a eu accès.

«Oui, Jacques Chirac (en 1995) a souhaité moraliser la vie publique internationale, c'est-à-dire interrompre tous les contrats qui pouvaient donner lieu à des commissions», a déclaré Dominique de Villepin sans toutefois nommer personne. Invité vendredi soir du 20h de TF1 , le rival politique acharné de Nicolas Sarkozy a confirmé que Jacques Chirac avait demandé en 1995 de mettre fin aux «contrats qui pouvaient donner lieu à rétro-commissions». «Il y avait des commissions qui revenaient vers la France vers des personnalités politiques ou non politiques qui, elles, étaient totalement illégales», a dit l’ancien secrétaire général, qui a par ailleurs nié avoir eu connaissance de risques éventuels pour les salariés à Karachi.

Il a également affirmé vouloir être entendu comme témoin par le juge Renaud Van Ruymbeke, «le plus rapidement possible (..) et si possible dès la semaine prochaine». Devant «le courage» de M. de Villepin, les familles des victimes de l'attentat ont décidé de surseoir à leur plainte en attendant de connaître le détail des «précisions» de ce dernier dans ses déclarations au magistrat.

«Un rapport de police luxembourgeois versé au dossier judiciaire montre que des structures ont été constituées au Luxembourg au moment du contrat pakistanais, explique Le Point , avec l'aval de Nicolas Sarkozy en qualité de ministre du Budget et celui d'Edouard Balladur, Premier ministre» pendant la cohabitation, sous la présidence de François Mitterrand.

Une réponse de deux pages de l’Élysée

La réplique de Claude Guéant, le bras droit de Nicolas Sarkozy, n'a pas tardé, note Le Nouvel Observateur . «Elle est venue en la forme d'un communiqué long, c'est rare, de deux pages, et mis en Une du site de l'Elysée dans la soirée. Le secrétaire général de l'Élysée (…) y dénonce les «insinuations» visant Nicolas Sarkozy dans l'affaire Karachi, parlant également de «rumeur malveillante» à propos des soupçons de financement illégal de la campagne d' Edouard Balladur en 1995. «Il n'est (...) pas acceptable que ce drame soit utilisé comme un argument de circonstance pour alimenter la démarche entreprise par ceux qui n'ont d'autre préoccupation que d'impliquer le chef de l'Etat, par une succession d'insinuations, dans une affaire qui ne le concerne en rien», écrit-il.

«Affirmer sans autre forme de procès que les conditions du marché d'armement Agosta avec le Pakistan (pour la vente de sous-marins, ndlr) auraient eu pour conséquence de contribuer illégalement au financement de la campagne électorale du Premier Ministre de l'époque, dont les comptes ont été validés par le Conseil Constitutionnel, relève de la rumeur malveillante qui vise à jeter le discrédit sur la vie politique de notre pays», dit encore le communiqué de l’Élysée. «Nicolas Sarkozy n'a par ailleurs jamais été le responsable, ni le trésorier, de la campagne de M. Edouard Balladur. Il en était le porte-parole».

«L'Elysée réfute aussi les accusations d'entrave à l'enquête et précise que s'il est fait de nouvelles demandes de levée de secret-défense, elles seront «examinées au cas par cas». Claude Guéant dénonce «des allégations calomnieuses, parfois présentées comme de prétendues certitudes, portées contre la personne ou l'action de Nicolas Sarkozy et qui ne reposent cependant sur aucun commencement de preuve»

«L'audition de Jacques Chirac et Dominique de Villepin comme témoins a déjà été demandée au juge Van Ruymbeke, explique Europe1 . Les deux hommes ne se sont pas exprimés publiquement. Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur ont également été cités par les familles de victimes, qui souhaitent qu'ils soient entendus par la justice.

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