Crise de l'euro : ces enjeux nationaux qui déchirent l'Europe

Une fois de plus, l'Europe est en danger. L'Allemagne, la Grande-Bretagne et la France n'ont pas le même intérêt à résoudre la crise de l'euro.

L’Europe dont on nous annonce l’éclatement depuis des mois, va-t-elle finalement disparaître à force de se montrer incapable de surmonter ses difficultés et ses désaccords liés à la dette de la zone euro ? Les Cassandre qui prédisaient sa dislocation vont-ils avoir raison ?

L’«accord global» dicté par Angela Merkel et que s’apprêtent à entériner mercredi 26 octobre l’Allemagne et la France, suivies de leurs quinze autres partenaires sera-t-il suffisant pour à la fois sauver la Grèce de la faillite, rassurer les marchés financiers et ériger «un mur» afin de protéger les pays les plus fragiles de la spéculation, à commencer par l’Italie, mais aussi l’Espagne et bientôt peut-être la France ?

Enfin et surtout, les enjeux de politique intérieure pour des nations majeures comme l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France, à force de passer avant l’intérêt commun de l’UE, ne risquent-ils pas de porter un coup fatal à cette institution qui, plus que jamais, a besoin d’être solidaire en cette période de crise extrême ?

Une couverture pour masquer la querelle franco-britannique

Il y a comme ça des gestes sympathiques qui ne suffisent pas à masquer le malaise. David Cameron, le premier ministre britannique a beau offrir une jolie couverture à Giulia , le bébé de Nicolas Sarkozy, il ne cache pas son agacement , au nom des dix pays européens qui ont conservé leur monnaie nationale, de voir la France, l’Allemagne, et les quinze autres nations de la zone euro, «prendre des décisions sans consulter les autres». «La crise de la zone euro affecte toutes nos économies, y compris celle du Royaume-Uni», a-t-il déclaré. «Il est dans l'intérêt du Royaume-Uni que les pays de la zone euro règlent leurs problèmes. Mais cela devient dangereux - et j'en ai parlé franchement avec eux - s'ils prennent des décisions vitales pour les autres pays du Marché unique, comme des décisions sur les services financiers qui concerne tout le Marché unique».

Il faut dire que ce lundi 24 octobre, David Cameron doit affronter la colère des eurosceptiques conservateurs qui entendent profiter de la crise pour réclamer un référendum sur l’éventuel désengagement de la Grande-Bretagne en Europe. Et même si le vote des députés n’a aucune contrainte légale, il risque d’affaiblir le premier ministre.

Une considération qui a été prise en compte puisque la Grande-Bretagne ainsi que la Pologne et la Suède, en pointe, comme tous les pays «extérieurs» ont été invités au sommet de ce mercredi. Mais cela n’a pas empêché dimanche soir Nicolas Sarkozy de renvoyer vertement dans ses cordes son homologue britannique : «J’en ai assez de l'entendre dire ce que nous avons à faire», a rapporté The Daily Telegraph . «Vous dites détester l'euro, vous n'avez pas voulu le rejoindre et maintenant vous voulez vous ingérer dans nos réunions».

Un ours en peluche mais des méthodes de Kaizer

Angela Merkel la chancelière allemande, de son côté, a beau faire cadeau d’ un ours en peluche au nouveau né du couple présidentiel, elle n’en dirige pas moins d’une main de fer le fameux «moteur franco-allemand», rejetant les souhaits de Paris et réclamant «davantage de rigueur» de la part des pays les plus endettés, y compris la France.

Quelle est la meilleure façon d’empêcher la contagion de la crise aux pays les plus endettés et donc les plus fragiles ? Si Angela Merkel et Nicolas Sarkozy semblent être parvenus à un accord pour le plan de sauvetage de la Grèce et l’acceptation d’une décote de la dette grecque d’environ 50% par les banques, la création d’un fonds de secours pour protéger les pays les plus endettés de la spéculation a été bloquée par Berlin.

La France, ainsi que la majorité des pays de la zone euro et des membres du G20, qui y voyaient un moyen facile de décourager la spéculation, souhaitaient l a création d’une banque européenne . Elle aurait remplacé le Fonds européen de stabilité financière (FESF) avec non plus 440 milliards d’euros disponibles mais plus de 1000, grâce à un refinancement quasi-illimité auprès de la Banque centrale européenne (BCE). Mais Angela Merkel a dit «nein» . Lors d'une conférence de presse commune , dimanche soir, avec Nicolas Sarkozy, elle a déclaré que les ministres des Finances de la zone euro travaillaient sur deux modèles pour renforcer les moyens du Fonds européen de stabilité financière (FESF). «Mais les deux n'englobent pas la Banque centrale européenne parce que les traités ne le permettent pas», a-t-elle martelé.

Si Angela Merkel semble ainsi utiliser des méthodes de «kaiser» , imposant officiellement ses vues à la France, c’est qu’elle est paradoxalement fragilisée en Allemagne où elle doit négocier avec les alliés de sa coalition, au bout de six ans de mandat. C’est d’autant plus étonnant que sa réussite économique et financière est incontestable : une croissance de près de 3%, un endettement public redescendu à 1,5% du Produit intérieur brut (Pib) et un chômage passé de 10% à 5% ces cinq dernières années.

Arnaud Leparmentier écrit dans Le Monde : «Pour l’heure, les électeurs (allemands) sont désorientés par la crise de l'euro et la "trahison" de leurs hommes politiques, qui avaient promis qu'ils n'auraient jamais à payer pour les "pays du Club Med" comme ils désignent les États européens du Sud endettés. Mais cet été, lorsque l'Italie et la France ont commencé à être attaquées par les marchés, Angela Merkel a compris que toute la construction européenne pouvait sombrer».

Pour «faire passer la pilule» au peuple allemand, la chancelière a besoin du soutien de son parlement. C’est pour cette raison qu’elle a sifflé elle-même la mi-temps et renvoyé les décisions des pays de la zone euro à mercredi. Le temps pour la commission du Budget du Bundestag d’étudier et d’approuver le projet d’accord. Une précaution donc, mais qui n’empêche pas certains journaux d’évoquer la «domination allemande sur l’Europe» .

Nicolas Sarkozy contraint à un accord coûte que coûte

C’est curieux de constater comment depuis 2008, le président français a perdu son statut de «leader de la zone euro» . Lui qui était parvenu à arracher à Angela Merkel les premiers plans de soutien à la Grèce, lui qui était apparu comme le grand vainqueur européen, face à la crise des subprimes, se présente aujourd’hui, certes toujours aussi volontariste, mais «plombé» par les piètres performances de la France pour réduire sa dette et donner ainsi l’exemple à la zone euro.

Pourtant, Nicolas Sarkozy a besoin de s’accrocher au moteur franco-allemand, quitte lui aussi à avaler quelques couleuvres. Après avoir longtemps justifié les endettements des pays par une crise systémique , on l’a vu dimanche soir expliquer que la crise était d’abord celle d’ un endettement irresponsable des pays les plus fragiles . Et le président français de renchérir derrière Mme Merkel en tapant ouvertement sur les doigts de Silvio Berlusconi , qui n’a pas tenu ses promesses et pas mis en place un vrai plan d’austérité.

Le président français joue gros, lui aussi, à six mois de la présidentielle. Lui qui brigue ans doute un second mandat et qui s’appuie sur son bilan dans le domaine de la politique étrangère , lui qui revendique d’être un «président protecteur» des Français face à la crise, lui qui organise un sommet du G20 dans quelques jours à Nice doit à tout prix maintenir son image «volontariste».

Si 53% des Français se disent «révoltés» par la crise financière et 29% «résignés» dans un sondage Ifop réalisé pour le Journal du Dimanche , ils accusent d’abord les banques (52%) plutôt que le gouvernement (26%). Ils sont même prêts, à 57%, à supporter «des mesures douloureuses». Nicolas Sarkozy, qui pour l’instant refuse d’évoquer les mots «austérité» et «rigueur» quand il s’adresse aux Français, y voit sans doute là une petite marge de manœuvre.

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