Débat: pour ou contre la vente des églises de France?

Trop peu de fidèles, trop chère d'entretien: le diocèse de Nancy a vendu l'église Saint-François qui deviendra un centre commercial. Est-ce choquant?
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L'église Saint-François d'Assise de Vandœuvre-lès-Nancy était désertée par ses fidèles, ses coûts d'entretien étaient devenus trop lourds pour le denier du culte, et la municipalité n'avait pas les moyens de racheter l'édifice... Alors, la mort dans l'âme, l'évêque de Nancy (Meurthe-et-Moselle) a décidé de vendre. Et l'acquéreur se trouve être un promoteur plein d'idées plus ou moins sacrilèges.

«Nous avons mis en vente cette église (...) en 2007 car il y a eu une évolution de la pratique et du quartier: aujourd'hui, seule une petite centaine de fidèles s'y rendent, alors qu'elle peut accueillir plus de 700 personnes», explique l'économe du diocèse de Nancy, Michel Petitdemange», dans les colonnes du Figaro . Ce diacre, père de quatre enfants, qui s'occupe des diocèses de Nancy et de Saint-Dié, explique que le compromis de vente a été signé en janvier avec la SNC Stanislas, un promoteur qui entend transformer, quand la vente sera confirmée au bout de trois mois, l'église en... centre commercial.

«Il n’y a guère de raisons pour que la vente ne se fasse pas, précise l'Est Républicain , au prix de 1 350 000 €, soit plus du double de ce qu’avait pensé mettre la municipalité de Vandoeuvre le 23 février 2009, lorsqu’elle avait voté l’achat du bien, après négociation avec la commission diocésaine. L’affaire avait tourné court, car il n’y avait pas de projet derrière et 710 000 €, c’est une grosse somme...»

Les prêtres et les paroissiens ont été consultés et la décision de «vendre pour préserver» a été prise par la majorité. L'édifice a été construit dans les années 60 par l'architecte Henri Prouvé et les Nancéiens ne voulaient pas se résoudre à voir détruire ce pan de leur patrimoine. «A Sainte-Thérèse, à Villers, où la même question s’est posée, une majorité de paroissiens s’est opposée à la vente, et elle ne s’est pas faite», explique le diacre au journal local.

La loi de 1905 et la vente des églises

En fait, ce genre de transaction n'est possible que si l'édifice a été bâti après 1905, date de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat. L'article 2 stipule que la République renvoie le religieux à la sphère privée et ne finance aucun culte sur son territoire.

Selon cette loi, «les édifices religieux (synagogues ou églises) bâtis avant 1905 sont devenus propriétés de l'Etat, qui les prête gratuitement aux églises, explique le site d'Europe1 . De fait, l’Etat est tenu de financer la restauration et l’entretien des bâtiments à ses propres frais. A l’exception des frais de fonctionnement, les travaux sont donc à la charge des collectivités. D’où la multiplication de référendums locaux pour lancer une réhabilitation, comme à Plounérin dans les Côtes d’Armor, ou statuer sur une éventuelle «déconstruction», comme à Saint-Chamond dans la Loire. Un scénario qui avait finalement été écarté».

Ce sont justement les frais de fonctionnement qui poussent les diocèses à vendre les églises désertées par les fidèles, comme à Vandoeuvre-lès-Nancy. Parfois, un édifice très ancien est mis en vente de manière dérogatoire avec l'accord du diocèse, de l'État et de la municipalité car il est en train de s'effondrer et aucune institution n'est en mesure de le conserver. Dès lors, n'importe quel particulier peut s'en porter acquéreur.

Onze église et huit chapelles en vente

Selon le blog patrimoine.blog.pelerin.info , onze églises et huit chapelles sont actuellement en vente sur le territoire français. Ils seront le plus souvent transformés en habitations individuelles, parfois en commerce de proximité, en salle de cinéma, voire pour les plus gros bâtiments, en hôtels.

Ainsi, Sainte-Thérèse, à Saint-Quentin (Aisne), qui menace ruine cherche un acquéreur alors que son prix reste à fixer; le Sacré-Coeur de Stenay (Meuse), abîmé par la tempête de 1999 et dont la commune ne veut plus, est également mis en vente, tout comme Saint-Jacques, une église transformée en bergerie au XIXe siècle et à vendre 230 000 euros; ou encore Saint-Louis et Saint-Jean-Baptiste, deux églises de Tourcoing (Nord) désertées par les fidèles. D'autres édifices des XIe,XIIe,XIVe et XVIe siècles se bradent entre 150 000 et 300 000 euros dans l'Eure, le Calvados, mais aussi l'Hérault, le Morvan et les Cévennes.

On trouve par exemple, sur le site d'une agence immobilière, cette annonce étonnante: «Allier: Authentique église romane, rénovée en charmante habitation d’environ 200 m² tout confort, sur un joli jardin de 2 800 m² arboré, avec piscine. 10 à 15 minutes de Vichy. 339 000 euros».

La religion, la morale et la nécessité

Vendre ainsi des églises ou des chapelles est-il pour autant immoral ou au contraire dans l'évolution des choses et des mentalités?

«Évidemment, concède le diacre de Vandœuvre au Figaro , un certain nombre de paroissiens sont amers car ils ont construit (cette église), s'y sont mariés, y ont baptisé leurs enfants. Mais il faut s'adapter. Ça n'est pas pour autant mortifère(...) Pour l'instant, les fidèles peuvent se consoler en se rendant à la chapelle attenante au bâtiment. Mais d'ici quelques mois, ce ne sera plus le cas: elle fait partie du lot acheté par le promoteur». Les 1000 mètres carrés de l'église accueilleront des magasins et les 6000 mètres carrés de jardin deviendront un parking bétonné. Mais, assure encore le diacre, «il n'y aura ni débits de boissons ni salles de jeu, ni boutiques qui pourraient choquer les paroissiens». Est-ce une garantie suffisante?

Une croix revolver pour le denier du culte

Les catholiques pratiquants verront dans cet exemple un symbole du matérialisme grandissant de notre société. Un matérialisme que Jésus lui-même a condamné en «chassant les marchands du temple» de Jérusalem, comme le rapporte l'évangile selon Saint-Jean : «Il trouva dans le temple les vendeurs de bœufs, de brebis et de pigeons, et les changeurs assis. Ayant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, ainsi que les brebis et les bœufs; il dispersa la monnaie des changeurs, et renversa les tables; et il dit aux vendeurs de pigeons : «Otez cela d'ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic».»

D'autres, qui privilégient le réalisme, estimeront qu'il vaut mieux restaurer un ancien lieu de culte, quitte à en changer la vocation, plutôt que le condamner à la destruction. C'est ce qui a poussé le diocèse de Nancy à vendre Saint-François. Au risque de choquer la communauté catholique.

Il est vrai que ce diocèse n'en est pas à sa première provocation comme le rappelle perepiscopus.org : Mgr Papin, l'évêque de Meurthe-et-Moselle, avait approuvé une campagne choc pour relancer la contribution volontaire des fidèles, en présentant sur une affiche une croix transformée en... revolver. Avec ce message: «Ne désarmez pas, donnez!» Manifestement, la campagne n'a pas marché: la recette du denier du culte s'est avérée insuffisante pour garder Saint-François d'Assise.

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