Et si Nicolas Sarkozy regrettait Jean-Louis Borloo à Matignon ?

Faut-il juste remplacer Michèle Alliot-Marie aux Affaires étrangères ou changer de Premier ministre, se demande peut-être le Président.

Le chef de l’État traverse sans doute l’une des phases les plus délicates depuis son élection en 2007. Au plus bas dans les sondages , il n’a toujours pas trouvé, à 14 mois de la présidentielle, le moyen de rebondir. Et ce, au moment où Dominique Strauss-Kahn apparaît comme un rival de plus en plus probable pour 2012. Pire, le voilà plombé par l’affaire MAM , au point que certains de ses amis lui recommandent de faire un remaniement ministériel juste après les élections cantonales de mars.

Dès lors, Nicolas Sarkozy se dit peut-être qu’il a eu tort de ne pas suivre son intuition en reconduisant François Fillon à Matignon . A force de jouer la carte de la prudence, il a écarté Jean-Louis Borloo , son ministre de l’Écologie, qui avait eu le tort de se croire choisi trop tôt et de s’agiter trop vite, et qui, désormais, semble vouloir profiter de sa toute nouvelle indépendance pour se lancer dans la bataille de 2012.

N’est-il pas trop tard pour relancer la machine alors que démarre la campagne présidentielle, ou convient-il d’écouter Jean-Pierre Raffarin et Bernard Debré qui, tous deux, plaident pour un changement au gouvernement? Nicolas Sarkozy, murmure son entourage, envisagerait un remaniement. Reste à savoir dans quelles proportions: doit-il se limiter à changer le titulaire du Quai d'Orsay, nommer quelques secrétaires d'État supplémentaires ou carrément remplacer François Fillon ?

L’élection se joue dedans mais aussi en dehors de nos frontières

C’est une évidence aujourd’hui qui n’apparaissait pas clairement voici quelques semaines: la France est directement impactée par les tremblements de terre politiques de ses voisins de la Méditerranée. La mondialisation ne touche pas seulement les secteurs des finances et de l’économie, mais aussi celui de la politique sociale et de la politique tout court.

C’est sans doute le grand enseignement des révolutions qui font tomber, les unes après les autres, les dictatures du Maghreb et du Moyen-Orient . En Tunisie et en Égypte hier, en Libye, au Bahrein et au Yémen aujourd’hui (en Chine, en Russie peut-être demain), les jeunes générations aspirent à avoir un avenir dans leur propre pays, c’est-à-dire du travail et davantage de libertés. Et la France, pour des raisons historiques (la colonisation) mais aussi de politique intérieure ( 13 millions de Français d'origine immigrée dont 5 millions d'origine arabe dans notre pays) ne peut faire comme si rien ne se passait à ses frontières.

A force d’avoir voulu jouer la carte de la proximité, le président Sarkozy a peut-être négligé ce qui se passait dans le bassin méditerranéen tout proche, notamment dans les deux pays choisis comme «piliers sud» de l'Union pour la Méditerranée qu'il a pourtant créée, la Tunisie et l'Égypte. Dans son désir de rester en phase avec les préoccupations quotidiennes des Français (insécurité, chômage), le chef de l'État a pu sembler manquer de hauteur, et donc, de vision. Non seulement il a donné de lui –et de sa fonction- une «image désacralisée», mais en plus, il n’a peut-être pas suffisamment utilisé la dimension internationale que lui procurait sa présidence du G20 pendant un an pour apparaître comme un «président présidentiable» .

Les jours de Michèle Alliot-Marie au Quai d’Orsay sont comptés

Ce repli sur soi, cette volonté de s’occuper des affaires de la France l’a, disent ses détracteurs, sans doute conduit à une cécité préjudiciable, au moment où le monde arabe, en pleine mutation, a besoin de soutiens pour l’accompagner. Et sa ministre des Affaires étrangères n'aurait pas été capable de lui ouvrir les yeux.

Aujourd’hui, les jours de Michèle Alliot-Marie au Quai d’Orsay sont donc comptés. Bousculée par sa proposition maladroite d’exporter «le savoir-faire des CRS» contre les manifestants, empêtrée dans l’affaire du jet privé de l’homme d’affaires tunisien qu’elle a utilisé à deux reprises en pleine révolte contre Ben Ali, ballotée par les révélations de la presse sur sa conversation secrète avec le dictateur puis sur l es acquisitions immobilières de ses parents, la ministre des Affaires étrangères est désormais devenue un handicap pour le président de la République. Attaquée par l’opposition de gauche, elle est également persona non grata dans tout le Maghreb, au point d'ailleurs qu'à la première erreur d'appréciation, son jeune ambassadeur de France en Tunisie a été conspué par des centaines de manifestants, et a dû présenter ses excuses à la télévision tunisienne.

L’image de MAM est si mauvaise d'ailleurs qu’elle n’a pas pu se rendre dans ce pays pour la première visite diplomatique depuis la révolution de jasmin: c’est Christine Lagarde , la ministre de l’Économie, un temps pressentie au poste de ministre des Affaires étrangères, qui a dû la remplacer au pied levé pour tenter de renouer, aux côtés du ministre des Affaires européennes, les fils compliqués de la relation franco-tunisienne et de tenter de sauver un pan de l’Union pour la Méditerranée chère au Président.

En fait, Michèle Alliot-Marie focalise sur sa personne toutes les insuffisances récentes de la politique étrangère de la France , telle que la dénonce, dans Le Monde , le groupe Marly qui réunit des diplomates anonymes de toutes tendances politiques. Jamais, écrivent-ils, l’influence de notre pays n’a été aussi faible. Et de citer l’attitude du président Obama qui nous mépriserait, alors que nous sommes retournés dans l’Otan, rompant ainsi avec notre traditionnelle indépendance.Et d’évoquer aussi la maladresse avec laquelle aurait été traité le dossier Florence Cassez qui a conduit à une rupture diplomatique avec le Mexique. Sans compter la mise en lumière, à la faveur des événements arabes, de cette ambiguïté française qui consiste à vendre, contre le vent de l'Histoire, des armes à des dictateurs au nom de la «real politique». Une tribune qualifiée de «tract politique» par Henri Guaino, le conseiller du Président.

François Fillon a-t-il encore l’autorité nécessaire pour Matignon?

Dans ce contexte, que fait François Fillon ? Au lieu d’apparaître en patron du gouvernement pour remettre de l’ordre dans ce chaos diplomatique, il s’est avéré lui-même impliqué dans un scandale du même type que celui qui affaiblit aujourd’hui sa ministre des Affaires étrangères : lui aussi a passé ses vacances de Noël dans un pays touché par la révolution, l’Égypte, et il n’a dû qu’à son talent d’homme politique avisé (il a publié avant les révélations du Canard Enchaîné un communiqué fournissant tous les détails de son voyage) d’échapper au plus gros de la polémique.

Mais ce n’est pas tout. Nicolas Sarkozy pourrait aussi reprocher à son Premier ministre de ne pas avoir su empêcher la cacophonie qui a présidé à la réforme de la «fiscalité des riches», selon la formule de l'opposition. Comme l’a regretté le député UMP Bernard Debré sur le site de Public-Sénat : «Pour la cohésion du gouvernement, il faut arrêter de partir dans tous les sens : on enlève le bouclier fiscal, ou on ne l’enlève pas tout à fait. On enlève l’ISF, ou on ne l’enlève pas tout à fait… Les Français sont un peu perdus. Qu’il y ait des discussions à l’Assemblée ou au Sénat, c’est fait pour ça. Mais ce n’est pas au gouvernement de laisser percer l’hésitation, des états d’âme».

En fait, la question est de savoir si François Fillon ne serait pas usé par quatre années à Matignon et si le président n’aurait pas intérêt à le remplacer pour la dernière ligne droite, histoire de relancer une ultime fois les dés avant la confrontation électorale de 2012 ? Si tel est le cas, qui pourrait alors le remplacer ?

Jean-Louis Borloo à Matignon, ce n’est peut-être pas fini

Dans l’actuel gouvernement, plusieurs noms circulent déjà. D’abord celui d’Alain Juppé qui offre de nombreux avantages : celui d’être un pur UMP, un chiraquien, certes, mais aussi un homme fidèle et solide, un «professionnel» qui a déjà exercé la fonction à la tête de Matignon (1995-1997). Il possède aussi l'atout d’avoir été ministre des Affaires étrangères (1993-1997), un «plus» incontestable en cette période où le monde extérieur connaît des transformations aussi considérables qu’en 1991, à la chute de l’empire soviétique.

On évoque aussi le nom de Christine Lagarde, l’actuelle ministre de l’Économie qui, depuis sa nomination en 2005 (sous Villepin) au ministère du Commerce extérieur, n’a jamais commis la moindre erreur politique. Dotée d’un certain charisme, d’une rigueur et d’une autorité souriante, elle a toute la confiance du président de la République.

Reste alors un nom que certains ont osé murmurer ces derniers temps, dans les couloirs des ministères. Celui de Jean-Louis Borloo. Il était le favori de Jean-Pierre Raffarin qui ne voulait pas d’une reconduction de François Fillon à Matignon, en novembre 2010, au moment où le chef de l’État hésitait avant le remaniement ministériel. Ce n’est peut-être pas un hasard si ce même Jean-Pierre Raffarin a été le premier, ces jours-ci, à suggérer au président sur Europe 1 un remaniement ministériel «juste avant ou juste après les élections cantonales de mars 2011».

On peut se demander si, à 14 mois de la présidentielle, Nicolas Sarkozy ne serait pas tenté de bousculer la donne et de faire aujourd’hui ce qu’il souhaitait spontanément à l’automne dernier mais auquel il avait renoncé, à force d’écouter ses conseillers: reprendre, à Matignon cette fois, le «chantre du dialogue social», son ministre de l'Écologie. Reste à savoir alors dans quelles dispositions d’esprit se trouve Jean-Louis Borloo . On se souvient que l’ancien ministre d'État avait refusé d’entrer au gouvernement, même à un poste de numéro deux, estimant que c’était «Matignon ou rien».

Est-il aujourd’hui trop engagé dans son désir de rassembler le parti centriste et d’aller au combat pour la présidentielle ou est-il susceptible d’écouter une éventuelle proposition de l’Élysée? Nul doute que dans un tel cas, il y mettrait des conditions drastiques (l’arrivée de nouveaux représentants du Centre à des postes de secrétaires d’État, notamment au ministère de l’Intérieur et à celui des Affaires étrangères). Après «la revanche du collaborateur» François Fillon, on assisterait alors à la «vengeance du centriste» Jean-Louis Borloo.

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