Fiction : et si l'affaire DSK s'était produite en France ?

Dominique Strauss-Kahn aurait-il été traité de la même manière s'il avait été accusé en France? Fiction pour comprendre le système judiciaire français.
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Samedi 14 mai, 15h30, Roissy-Charles-de-Gaulle. Le directeur général du FMI s’apprête à s’envoler pour Berlin sur le vol régulier d’Air France. Départ prévu à 15h40, arrivée 1h40 plus tard à l’aéroport de Tegel. Soudain, deux policiers de la PAF (Police de l’Air et des Frontières) poussent le rideau du compartiment de première classe et s’approchent de Dominique Strauss-Kahn. «De quoi s’agit-il ?», murmure-t-il, surpris. Pour toute réponse, ils lui présentent leur carte tricolore et lui demandent de le suivre. C’est le début imaginaire de la version française de «l’affaire DSK» . Si elle avait démarré en France, comment l’intéressé aurait-il été traité par la police, par les juges et par les médias? Quelle peine encourrait-il et serait-il actuellement libre?

Des égards pour un président potentiel

Le point le plus évident, c’est que DSK aurait été traité avec des égards par la police. Non seulement parce qu’il est directeur général du Fonds Monétaire International, mais aussi parce qu’il est peut-être le successeur de Nicolas Sarkozy à l’Élysée . Les policiers qui le conduisent à la préfecture de Nanterre, sans menottes et dans une voiture banalisée suivie par deux voitures avec gyrophares, lui expliquent qu’ils ont reçu, deux heures plus tôt, une plainte contre lui pour tentative de viol sur la personne d’une femme de chambre d’un quatre étoiles de Paris-La Défense. En pleurs, elle a déclaré à sa direction qu’il l’avait sauvagement agressée alors qu’elle avait pénétré dans sa suite qu’elle croyait désertée. Les services de sécurité de l’hôtel ont alors appelé le 17, «police-secours».

Une garde à vue et une mise en examen

DSK se retrouve bientôt interrogé par le commissaire de permanence ce samedi à la Police Judiciaire. Le nouveau préfet des Hauts-de-Seine, nommé le 29 mars dernier, a suivi la procédure: il a alerté le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant qui a prévenu à son tour le chef du gouvernement François Fillon, lequel a téléphoné à l’Élysée.

Le commissaire reçoit l’ordre d’avancer sur des œufs, mais aussi de faire son travail (1). Dominique Strauss-Kahn est placé en garde à vue et fait appel à ses avocats français, qui l’ assistent dès la première heure. Il ont aussi accès au dossier comme l’autorise la nouvelle loi . Le policier pose des questions et obtient des réponses: DSK nie toute agression sexuelle ainsi que toute volonté d’échapper à la justice. La preuve? Son billet pour Berlin a été pris il y a plusieurs jours et c'est le lendemain de son départ qu'il doit rencontrer la Chancelière allemande.

Un placement sous contrôle judiciaire

En attendant, la procédure se met en place. L e procureur de Nanterre décide de poursuivre: il désigne un juge d’instruction expérimenté du Tribunal de Grande Instance qui, dans la soirée, met DSK en examen pour tentative de viol. Il autorise aussi un examen médical au CHU où seront effectués des prélèvements. La victime présumée affirme qu’elle a griffé son agresseur au torse. Le patron du FMI quitte alors la préfecture en fourgon tandis que d’autres policiers recueillent des témoignages du personnel de l’hôtel et relèvent les indices dans la suite.

Plus tard, le procureur appelle un juge des Libertés et de la Détention pour décider de l’éventuelle mise en détention provisoire de Dominique Strauss-Kahn. Ses avocats arrachent un simple placement sous contrôle judiciaire , eu égard à la respectabilité de leur client qui fournit toutes les garanties nécessaires. Il s’engage à rester à la disposition de la justice dans l’appartement qu’il occupe avec son épouse, Anne Sinclair, place des Vosges à Paris. Cette mesure signifie la fin des carrières politique et financière de DSK car en France, l'instruction, dans ce genre d'affaires, dure au moins 18 mois après la mise en examen .

Une réunion de crise et le secret

À l’Élysée, le premier ministre François Fillon, le ministre de l’Intérieur Claude Guéant, le garde des Sceaux Michel Mercier et le chef du Quai d'Orsay Alain Juppé, tiennent une réunion de crise présidée par Nicolas Sarkozy en personne. C’est une affaire d’État. DSK, le directeur du FMI devait rencontrer le lendemain Angela Merkel pour évoquer la dette de la Grèce. Alain Juppé reçoit mission d'alerter en secret le FMI qui dépêchera un directeur adjoint en Allemagne.

L’affaire est grave: en France, une tentative de viol est punie de 20 ans de prison, quel que soit le nombre des chefs d’inculpation car il y a confusion des peines. C’est moins qu’aux États-Unis (74 ans) mais suffisant pour gâcher une carrière et une vie. En attendant d’en savoir plus, le secret doit être gardé le plus longtemps possible. Car si le scandale devait faire «pschitt», toute la gauche française accuserait le chef de l’État d’avoir voulu éliminer un rival.

Un scoop du Figaro

La presse n’est pas mise au courant. Les Français ne verront pas sur leur écran de télévision l’un des hommes les plus puissants du monde, peut-être le futur président de la République française, menotté, hagard, livré en pâture aux caméras et aux photographes, comme c’est le cas aux États-Unis lorsqu’il s’agit d’une personnalité accusée d’un crime.

Mais jusqu’à quand un tel secret peut-il être gardé? Pas longtemps. C’est Le Figaro qui, alerté par un passager de l’avion Paris-Berlin, publie le scoop 48 heures plus tard. Non sans arrières pensées. Aussitôt, l’emballement politico-médiatique prend une ampleur internationale.

Les Français sont persuadés que DSK a été piégé . Le Parti socialiste crie au complot. La droite contient sa satisfaction. Au fil des jours, chacun se fait une opinion, les uns pensent à la victime présumée, notamment les féministes , les autres songent à cette carrière politique stupidement brisée pour une histoire de salle de bains, d’autres encore plaignent Anne Sinclair, l’épouse si digne dans la tempête qui secoue leur couple, les Français, l’Europe et bientôt le monde.

1) Il reste une autre fin possible à cette fiction: le directeur de l'hôtel a évoqué «l'incident» auprès du commissariat de police du quartier; une simple main courante a été enregistrée; les renseignements généraux ont mené une enquête vite bouclée; le procureur a renoncé à poursuivre; les journaux ont su mais décidé de ne rien écrire, pour « ne pas empiéter sur la vie privée d'une personnalité». Et l'affaire fait long feu. Mais c'est, d'évidence, une version pour les mauvais esprits.

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