France-Nouvelle Zélande : les dieux du rugby étaient absents

C'est vrai, seule la victoire est jolie. Pourtant, c'était un beau match (8-7), même si Saint-Antoine a dû s'endormir au mauvais moment.
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C’était un match comme je l’espérais, beau, fort, légendaire , un match d’hommes où la victoire a oscillé jusqu’à la dernière seconde entre les deux camps. J’ai prié les dieux du rugby, particulièrement Antoine Blondin , notre Saint-Antoine, mais ce dernier devait cuver quelque part, sur un nuage. Il ne m’a pas entendu.

Cette défaite qui a failli être une victoire me rappelle deux autres matches contre les All Blacks, l’un gagné en 1979 par le capitaine Rives et son équipe, l’autre perdu en 1987. Deux événements, l’un formidablement joyeux, l’autre formidablement triste, qui trouvent aujourd’hui leur synthèse dans cette finale dont le score (8-7, un essai de chaque côté, une pénalité néo-zélandaise et une transformation française) résume à lui seul ces sentiments mélangés de bonheur et de frustration.

Voilà que remonte, à cette occasion, le souvenir d’un dîner vieux de près de 25 ans, un repas de gaillards férus de sport, mais aussi de littérature, de sculpture et de musique. C’était au cours de l’été 1987, une de ces occasions de se dire que, décidément, les clichés qui entourent le rugby et ses pratiquants (des intellos, des élégants, des généreux) et qui les opposent au football ne sont pas le fruit du hasard.

Un repas mensuel avec Antoine Blondin

La soirée était chaude et moite dans l’arrière salle au plafond balayé par un ventilateur un peu lent. Nous étions réunis, une dizaine, dans ce petit restaurant du boulevard Saint-Germain où, à l’initiative des journalistes du Parisien , Jean Cormier , le spécialiste du rugby et des Cubaines, et Roger Bastide , le chef des Sports, le club des «Plus de 100 kilos» avait installé son quartier général.

Il s’agissait d’offrir, comme chaque mois, avec la générosité et l’élégance qui caractérise souvent les rugbymen, un «vrai repas» à l’écrivain Antoine Blondin, l’auteur de L’Europe buissonnière , Monsieur Jadis et Un Singe en hiver , et le membre d’honneur de cette confrérie du ballon ovale qui l’avait pris sous son aile. Car en ce temps-là, Antoine, le premier à avoir hissé la rubrique sportive au rang de genre littéraire à travers ses chroniques de l’Équipe , à avoir aussi osé le «calembour intellectuel» dans ses titres d’articles (je lui en veux d’ailleurs car depuis, des générations de jeunes journalistes croient que le jeu de mots fait le talent), ne mangeait plus du tout.

Antoine vivait pauvrement avec sa compagne dans un petit appartement sous les combles, dans le 6e arrondissement, oublié des lecteurs et des éditeurs, poète maudit qui, depuis des lustres, avait cessé d’écrire et de se nourrir. Il survivait de ses rééditions favorisées par un réseau de fidèles, se contentant quotidiennement de badigeonner au vin rouge sa carcasse d’insecte malade qu’il conduisait d’un bar à l’autre, à travers le quartier latin, chaque matin, pour ce qu’il appelait la visite de «sa plantation de cafés tabac»

7 juillet 1979 : une raclée au premier test match

Les géants transpiraient, buvaient et rigolaient. Parmi eux, se trouvaient Carlos, le chanteur à bretelles et blagues de carabin, Francis Lai, le compositeur de la musique des films Love Story et Un Homme et une femme flanqué de son accordéon, Jean-Pierre Rives , que Roger Couderc avait surnommé Casque d’or et qui allait nous raconter la victoire du XV de France au deuxième test match de 1979, sur la pelouse mythique de l’Eden Park, à Auckland. Tous des forces de la nature. Sauf deux : Antoine Blondin, donc, minuscule et bien calé entre les deux journalistes du Parisien (1m95, 120 kilos) ; moi enfin, 65 kilos tout mouillé à l’époque, à demi-écrasé par Roger Bastide, et exceptionnellement invité pour avoir avoué à Jean Cormier mon admiration sans borne envers mon dieu, l’auteur des « Enfants du Bon Dieu» et publié un petit roman quelques jours plus tôt chez Grasset, «dans la veine des hussards», avait gentiment écrit François Nourissier dans sa chronique du Point.

Jean-Pierre Rives, le vin aidant, se mit à évoquer son 14 juillet . L’ancien capitaine de l’équipe de France, le troisième ligne de légende, l’homme qui s’essayait alors à la sculpture et allait devenir un véritable artiste, commença par réciter par cœur cette phrase inoubliable d’Antoine à propos d’un match France-Écosse : «Comme une grenade jaillit des barbelés, la mandarine décrivit une trajectoire par-dessus les fils de fer et vint rouler, sans éclater, sous la bottine du juge de touche». Puis, il raconta comment le 7 juillet 1979, la France avait pris «une sacrée branlée» dans le premier test match : 23-9 ! Il avait eu le sentiment «d’avoir pris 40 pions», selon les mots de Philippe Dintrans et Jean-Michel Aguirre.

14 juillet : la révolution des Bleus !

En face, le capitaine des Blacks, Graham Mouries avait consolé Jean-Pierre qui se demandait si «ça valait le coup de jouer le match retour» : «Ne dis pas ça, Jean-Pierre, tout est possible dans la vie.»

C’est vrai. Au fil de la semaine, la révolte se réveille chez Rives qui contamine bientôt tous les Bleus. Le 14 juillet, les Français font la révolution, le match, lui, entre dans la légende. Quatre essais de danseurs qui transpercent la marée noire, des mêlées magnifiques avec des avants solides, et à l’arrivée, 24-19, et à l’arrivée le drapeau tricolore sur l’Eden-Park.

Voilà pour le bonheur. Un peu de baume sur nos plaies. Car cet été 1987, Jean-Pierre, Francis, Carlos, Roger, Jean, moi et tous les autres, nous avons bien du mal à encaisser la défaite de la récente coupe du monde. Seul Antoine s’en moque, comme il se moque de tout désormais, sauf de ce carburant qui le détruit à l’intérieur mais qui lui fait supporter la vie, laissant pleine son assiette de cassoulet froid et piquant du nez dans son ballon de rouge.

1987 : la finale avant la finale

Dubroca, Berbizier, Dintrans, Mesnel, Rodriguez, Camberabero, Blanco et tous les autres. Je me rappelle les noms et les visages, et aussi cette demi-finale face aux Australiens. On n’était pas favoris, même si on venait de remporter le Grand Chelem. Les Wallabies, eux, nous avaient mis une raclée aux deux test matches et gagné deux de leurs trois matchs face aux Néo-Zélandais. Pourtant, la France l’a emporté 30-24 avec quatre essais et deux pénalités. Une finale avant la finale, car la vraie, celle qui compte, nous sommes passés à côté, ce 20 juin 1987 . Un petit essai de Pierre Berbizier et une pénalité de Didier Camberabero ne vont pas faire le poids face à trois essais mais aussi au pied magique de Grant Fox : une transformation, quatre pénalités et un drop !

Alors, cet été 1987, dans l’arrière-salle du bistrot, boulevard Saint-Germain, on s’était consolés comme on pouvait. Francis Lai avait déplié son accordéon et Carlos entamé une chanson paillarde. Antoine Blondin avait sifflé un nouveau ballon de rouge. Jean Cormier avait pris sa voix énorme de chanteur basque, donné un coup de battoir sur la table avec sa main de géant à faire trembler nos assiettes et teinter nos verres. Il hurla : «On s’en fout, des matches contre les Blacks, on en aura d’autres!»

On a bien failli gagner

C’est vrai, il y en a eu d’autres, des rencontres. Celle qu’il faut oublier, celle du 24 septembre dernier , le match de la poule A remporté 37-17 par des Néo-Zélandais dominateurs dans tous les secteurs du jeu. Et puis, cette autre, la plus importante, celle de ce dimanche qu’on méritait de gagner autant que l’adversaire !

Alors que le monde entier annonçait notre défaite, les Bleus ont failli faire mentir les pronostics. Dès la première seconde, face au haka des Blacks, ils ont montré leur détermination : une mise en ligne impeccable qui devient un «V» de la victoire et qui avance, résolu, sur les Néo-Zélandais. Car nous leur avons mis la pression, et démontré, au fil de la rencontre, notre volonté, notre solidité, notre créativité. Mais nos maladresses ont fait la différence (des passes imprécises, trop d’en-avants) malgré notre révolte.

Les Bleus, vêtus de blanc, dommage, ont failli gagner, poussés qu’ils étaient par des milliers de supporters, parmi lesquels le légendaire Jean-Pierre Rives, qui à plus de 50 ans avait fait le déplacement à Auckland. Mais les dieux du rugby étaient absents. Notre Saint-Antoine n'a pas dû entendre ma prière. Toujours imprévisible, là où il est, Antoine Blondin a dû s’endormir au mauvais moment.

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