Fraude sociale: comment Nicolas Sarkozy pille le Front national

Après le hold-up sur la délinquance, le candidat de la droite veut renouveler la stratégie de 2007 en reprenant un autre thème cher au Front national.

En 2007, l'opération de siphonage des voix du Front national avait réussi à Nicolas Sarkozy. L'ancien ministre de l'Intérieur s'était alors présenté comme le candidat de la rupture, notamment sur les thèmes de la sécurité des Français et de la lutte contre l'immigration clandestine, au point de convaincre les classes moyennes de voter pour lui plutôt que pour Jean-Marie Le Pen. Peut-il refaire, cinq ans après, le même hold-up en pillant l'un des fonds de commerce du parti d'extrême droite: la lutte contre les fraudeurs aux prestations sociales qui, aux yeux de beaucoup de Français, sont des immigrés? C'est le pari que tente le président-candidat pour 2012.

La recherche des boucs émissaires

Comment reconnaître que si la crise est bel et bien mondiale, il y a cependant une part de responsabilité pour celui qui a dirigé la France durant ces cinq dernières années? Comment faire oublier que si les déficits publics atteignent aujourd'hui 1700 milliards d'euros, plusieurs centaines de milliards ( 500 selon l'opposition ), sont directement imputables à Nicolas Sarkozy qui, coûte que coûte, a souhaité soutenir la croissance en recourant à l'emprunt plutôt qu'en prenant à temps des mesures d'austérité forcément impopulaires?

Le seul moyen d'éviter une autocritique qui serait préjudiciable à une réélection, c'est évidemment la bonne vieille technique des boucs émissaires. Après avoir désigné ces dernières semaines les 5,6 millions de fonctionnaires privilégiés qui, année après année, creusent le déficit de l'État avec leurs «avantages exorbitants» en période de crise (garantie de l'emploi, garantie des salaires, absence de carence pour les arrêts maladie), le candidat accuse désormais une autre catégorie de Français: les fraudeurs aux prestations sociales , faux chômeurs, faux prestataires des allocations familiales, et autres voleurs de la Sécurité sociale qui, bien évidemment, seraient responsables de son déficit.

À Bordeaux, devant 3000 personnes

Ce n'est pas un hasard si mardi 15 novembre, Nicolas Sarkozy s'est rendu à Bordeaux. Au-delà de l'amitié qui le lie au maire de la ville, par ailleurs ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, c'est ici que s'est déroulée l'escroquerie la plus spectaculaire aux prestations sociales de ces dernières années: un couple de retraités est accusé d'avoir indûment reçu plus de 300 000 euros de Pôle Emploi en montant de faux dossiers de chômeurs.

Le Président qui, décidément, est bel et bien en campagne électorale, a réuni 3000 personnes au cours d'un meeting organisé sur le thème des fraudeurs. Se présentant comme le «protecteur du modèle social» issu du Conseil national de la Résistance, le candidat a accusé les fraudeurs de mettre en danger la Sécurité sociale: «Frauder la Sécurité sociale, c'est voler, a-t-il martelé, ce n'est pas simplement abuser du système et de ses largesses. C'est voler chacun et chacune d'entre nous.»

Et Nicolas Sarkozy d'évoquer les arrêts maladie abusifs: «Celui qui bénéficie d'un arrêt de travail frauduleux comme celui qui le prescrit, je le dis simplement, vole les Français. Celui qui minore ses ressources pour obtenir une prestation vole les Français. Celui qui perçoit des allocations familiales alors qu'il n'habite pas sur le territoire français comme celui qui invente un logement fictif ou loue un logement insalubre pour détourner les prestations vole les Français».

Les «voleurs» et les immigrés

Un discours qui a été particulièrement applaudi. Il faut dire que les stratèges de l'Élysée ne se sont pas trompés: en désignant comme responsables de la crise «les voleurs de la sécurité sociale», non seulement le Président justifie le tour de vis sur les arrêts-maladie (un quatrième jour de carence pour les salariés du privé, un premier jour pour les fonctionnaires), mais aussi les déremboursements des médicaments . Il caresse aussi dans le sens du poil cette classe moyenne française tentée à chaque élection par le vote d'extrême droite.

Car si le Front national a fait de la fraude un cheval de bataille en la liant directement au phénomène de l'immigration en France, les sondages montrent que c'est justement la classe moyenne qui ne supporte plus les abus de ce type. Dans une enquête réalisée en octobre 2010 par l'Ifop pour le compte de l'hebdomadaire L'Express , 80% des Français interrogés estiment «qu'il y a trop d'assistanat et que certaines personnes abusent des aides sociales».

La question est de savoir si, contrairement à son père, Marine Le Pen n'est pas en mesure de retenir en 2012 son propre électorat. D'une part, elle réalise de meilleurs scores dans les sondages que son père en se débarrassant des oripeaux de la vieille extrême droite (par exemple l'antisémitisme, comme elle a voulu le démontrer spectaculairement en rencontrant l'ambassadeur israélien à l'ONU); d'autre part, Nicolas Sarkozy a pu décevoir les électeurs du FN qui l'avaient rallié en 2007 en ne réussissant pas, par exemple, à faire baisser les chiffres de la délinquance .

Fraude aux prestations et fraude aux cotisations

Il reste que si la fraude aux prestations sociales est certes importante, elle ne représente que 10% de la fraude sociale, marquée essentiellement par le travail au noir . Si, mardi, on trouvait au premier rang du public le député des Bouches-du-Rhône, Dominique Tian, auteur d’un rapport sur le sujet dévoilé en juin dernier, ce dernier révélait des chiffres incontournables: la fraude sociale représente certes autour de 20 milliards d’euros, mais la fraude sur les prestations sociales des particuliers ne pèse «que» 2 à 3 milliards. Les milliards restants sont le fait des entreprises qui ne déclarent pas leurs personnels et ne font pas rentrer les cotisations patronales dans les caisses de l'État: entre 12 et 18 milliards d'euros de manque à gagner selon les estimations.

Nicolas Sarkozy a donc choisi «d'oublier» les principaux fraudeurs (professionnels de santé et patrons d'entreprises usant de main d'œuvre clandestine) pour mettre l'accent sur les fraudeurs les plus «visibles», quitte à travestir la réalité du phénomène. En 2009, par exemple, l'Urssaf a contrôlé 20% des entreprises de plus de 200 salariés. Or, selon L'Expansion , 63% étaient en infraction et ont fait l'objet d'un redressement fiscal.

Ce «mensonge par omission» et cette stigmatisation des «faux malades» qui volent les Français en pleine crise seront-ils payants auprès des classes moyennes? Il faudra attendre mai 2012 pour le savoir.

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