Immolations par le feu : pourquoi en France aussi ?

Plusieurs Français se sont suicidés par le feu ces jours-ci, à Paris, Chaumont, Béziers, Bordeaux. Comment expliquer ce phénomène ?

On croyait cette extrémité réservée à la Chine et, depuis peu, aux révoltés des pays arabes. Or, deux faits-divers à la fois horribles et spectaculaires se sont produits mercredi 26 octobre. Ils font suite à plusieurs autres cas de suicides du même type: l’immolation par le feu de personnes désespérées en France.

À Paris et à Chaumont, mercredi

Ainsi, à Paris, mercredi matin vers 10h30, une femme de 68 ans s’est présentée à la porte du palais de l’Élysée, à l’heure où se tenait le conseil des ministres présidé par Nicolas Sarkozy. Elle a expliqué qu’elle souhaitait parler à un ministre pour évoquer «ses problèmes de logement». Mais devant le refus des gardiens en faction devant la porte, elle a tenté de mettre le feu à ses vêtements : «Elle avait sur elle une petite bouteille d'alcool à brûler et (…) elle a alors tenté de s'immoler. Un de ses vêtements a pris feu», a expliqué une source anonyme à l’Agence France-Presse . Une policière, en faction devant la porte, est alors intervenue «pour éteindre ce petit départ de feu». La désespérée n’a pas été brûlée. Elle a été prise en charge par les pompiers et conduite à l’Hôtel-Dieu tandis que la gardienne de la paix a été légèrement blessée aux mains.

Quelques heures plus tard, en début d’après-midi, à Chaumont, en Haute-Marne, c’est une femme de 46 ans qui a accompli les mêmes gestes. Avait-elle entendu à la télévision le récit du fait-divers parisien ? Toujours est-il que la désespérée, célibataire et sans enfant, suivie pour des troubles psychologiques après plusieurs tentatives de suicide, s’est immolée par le feu dans le parking d’un quartier résidentiel de Chaumont. La malheureuse s'est aspergée d'essence vers 15 heures et s'est enflammée avant que deux témoins ne lui portent secours. Brûlée à 80%, elle est morte à l'hôpital de Chaumont juste avant son transfert par hélicoptère à l'unité des grands brûlés de l'hôpital de Metz.

La professeure de Béziers le 13 octobre

Le jeudi 13 octobre dernier, la France entière a appris la mort affreuse d’une professeure de mathématique du lycée Jean-Moulin de Béziers (Hérault). En conflit avec ses élèves et souffrant d’une grave dépression, l’enseignante s’est aspergée d’essence à l’heure de la récréation dans la cour de son établissement scolaire, sous le regard horrifié des enfants et de ses collègues. Elle est morte quelques heures plus tard. La veille de son geste, cette enseignante qualifiée «de rigide» et à la pédagogie «à l’ancienne» avait tenté en vain d’avoir une discussion avec ses élèves.

Le lendemain matin, elle ne s’est pas présentée à son cours de seconde mais une heure plus tard, elle a pénétré dans la cité scolaire, un bidon d’essence à la main et s’est dirigée vers le préau. La plupart des élèves étaient alors dans la cour quand elle s’est mise à hurler, renversant le carburant sur sa tête et y mettant aussitôt le feu. «C’est pour vous que je fais ça !», aurait-elle hurlé tandis qu’elle s’enfuyait, le corps en flammes, alors que des professeurs et des élèves tentaient de la sauver. «Je l’ai vue arriver le corps en feu, les mains sur la tête en avançant, à plusieurs on a essayé de l’éteindre. Elle disait : "Non, laissez-moi, j’ai pas besoin d’aide, c’est Dieu qui m’a dit de faire ça." Les profs ont mis un drap sur elle, ses habits avaient fondu », a expliqué Karim, qui a assisté à la scène.

Le même jour en Gironde

Un drame qui, pour le procureur de la République, est «en lien direct avec une activité professionnelle, mais aussi avec des problèmes d’ordre personnel». Devant l’émotion considérable qu’a suscitée cet acte désespéré, le ministre de l’Éducation, Luc Chatel s’est rendu sur place afin d’exprimer «sa profonde émotion, face à cet acte de désespoir».

Désespoir aussi que celui d’ une retraitée de 77 ans qui s’est donné la mort de la même manière, ce même 13 octobre, en s’aspergeant le corps d’essence et en y mettant le feu à Talence, dans la banlieue de Bordeaux. La malheureuse ne supportait plus de vivre avec ses deux enfants handicapés. Désespoir encore que celui de l’employé de France Télécom qui, ne supportant plus la pression liée à son changement d’affectation, s’était lui aussi immolé par le feu sur le parking du site de son employeur, le 27 avril dernier, à Mérignac (Gironde).

L’immolation par le feu, on le voit, se banalise dans notre pays alors qu’elle semblait réservée, jusqu’à une période récente, à d’autres cultures et exprimait par sa violence extrême, des protestations politiques ou religieuses.

Au Tibet, en Tunisie et en Europe

Ainsi, depuis 1951, des centaines de bonzes et de nonnes se sont suicidés pour protester contre l’occupation du Tibet par la Chine. Rien que ces derniers jours, l’organisation Free Tibet a recensé au moins dix cas de suicides par le feu. Fin 2010 et début 2011, une vague d’auto-immolation a frappé les pays du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord (Mena) dans le cadre des révolutions arabes. On se souvient de Mohamed Bouazizi , un marchand ambulant qui, lassé de subir les persécutions quotidiennes des policiers tunisiens, s’était immolé par le feu, provoquant l’étincelle qui allait enflammer la Tunisie dans la révolution.

L’Europe pourtant n’est pas épargnée par des gestes désespérés et politiques: en 1969, Jan Pallach et deux autres étudiants s’immolent à Prague pour dénoncer l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Union soviétique ; en 1998, l’écrivain sicilien Alfredo Ormando met fin à ses jours sur la place Saint-Pierre de Rome afin de protester contre l’intolérance de l’église à l’égard des homosexuels.

«Spectaculaire, douloureux, sacrificiel»

L’historien Michel Vovelle, spécialiste de la mort explique à l’hebdomadaire Le Point que la France a découvert l’immolation par le feu «très récemment. Je pense, en prenant exemple sur des sociétés orientales, dont le suicide était le moyen ultime de se faire entendre. Les nombreuses immolations du Printemps arabe le montrent bien. Aujourd'hui, le phénomène est en nette recrudescence». Et de donner quelques éléments d’explication : «Parce que notre société n'est pas à l'écoute. L'individualisation a renfermé chacun sur soi, avec pour seule manière de communiquer son mal-être efficacement le sensationnel. Et, dans la gamme actuelle des actes protestataires individuels, l'immolation par le feu reste le plus spectaculaire. Mais cela suppose aussi une évolution de notre rapport au corps. Dans nos sociétés qui refusent le don d'organe, où le corps est roi, sublimé et intouchable, la dégradation par le feu est perçue comme la plus grande transgression. C'est une attaque à l'intégrité du corps».

Xavier Pommereau, médecin-psychiatre à Bordeaux, précise de son côté au quotidien Sud-Ouest : «Que ce soit politique ou psychologique, c'est un acte qui a trois composantes. Premièrement, c'est un acte spectaculaire, car souvent il a lieu sur une place publique. C'est un acte qui est destiné à dénoncer une situation ou à revendiquer quelque chose. Deuxièmement, c'est une méthode les plus douloureuses qu'il soit, on meurt vraiment dans d'atroces souffrances. Troisièmement, il y a un aspect sacrificiel. On offre sa souffrance au nom d'une cause, quelle soit idéologique ou psychologique, comme ce fut le cas du jeune Tunisien Mohamed Bouazizi».

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