Intervention en Libye : le divorce du couple franco-allemand

Avec le dossier libyen, la rupture paraît consommée entre l'Allemagne et la France. Histoire d'une brouille commencée en 2007.

Elle traîne des pieds, mais elle est à Paris, Angela Merkel, ce samedi 19 mars. Pour participer, plutôt en spectatrice à ce sommet extraordinaire qui réunit l’Union européenne, la Ligue arabe, ainsi que le secrétaire général de l’ONU et Hillary Clinton. L'objectif est de concrétiser la résolution 1973 de l’ONU que Berlin a refusé de voter, malgré le massacre des Libyens perpétré par le dictateur Kadhafi.

Au même moment, Nicolas Sarkozy et David Cameron, le Premier ministre britannique, font assaut de gestes d’amitié, comme si l’entrée récente de la France au conseil de l’Otan avait débloqué le verrou de la relation entre la France et la Grande-Bretagne, au point de les réunir dans une volonté commune d’agir contre le dictateur libyen. A l’évidence, une page se tourne en Europe.

L’amitié franco-allemande depuis de Gaulle et Adenauer

Cinquante ans ont passé depuis la construction, par le général de Gaulle et le chancelier Adenauer, de l'«amitié franco-allemande» symbolisée par les deux hommes, main dans la main, recueillis sur le parvis de la cathédrale de Reims. Ce dernier «scelle, de manière irrévocable», écrit François Kersaudy (1) sur le site charlesdegaulle.org , «une concertation permanente dans les domaines de la défense, de la politique étrangère, de l'économie et de la culture.»

Cette concertation s’est maintenue, vaille que vaille, sous toutes les présidences françaises et allemandes. On se souvient des relations de couple parfois compliquées, mais toujours amicales, entre Georges Pompidou et Willy Brandt, Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, François Mitterrand et Helmut Kohl, Jacques Chirac et Gerhard Schröder.

Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, enfants de l’après-guerre

Nicolas Sarkozy est né en 1955 et la chancelière Angela Merkel en 1954. Ils ne sont pas liés par le ciment du souvenir terrible des Guerres Mondiales. Ils entendent pourtant, à leur arrivée au pouvoir (en 2005 pour elle, en 2007 pour lui) «perpétuer les valeurs franco-allemandes» dans un monde multipolaire secoué par la crise. «En 2009, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel assistent aux cérémonies du 11 novembre côte à côte pour célébrer l’amitié franco-allemande. Une première», se réjouit l’encyclopédie Larousse .

Pourtant, les ferments d’une mésentente entre ces deux personnalités si différentes sont déjà là. Angela Merkel a vécu en Allemagne de l’Est et sa culture l’entraîne vers les pays de l’ancienne Union soviétique. Femme austère (elle est fille de pasteur), l'ex-présidente du CDU (démocratie chrétienne) cherche le compromis dans son pays où elle arrive, puis se maintient au pouvoir avec des coalitions.

Le Français «passe mal» auprès de sa collègue allemande. Il l’embrasse, la tutoie, lui tape sur l’épaule et l’on voit bien sur les vidéos, en 2007 , les petits gestes de recul et d’agacement de la chancelière. Le Figaro titre: «Le style Sarkozy désoriente les Allemands», quelques mois à peine après l’arrivée au pouvoir de ce dernier.

L’Allemagne torpille l’Union pour la Méditerranée

Le projet « d’Union euro-méditerranéenne » naît durant la campagne présidentielle de 2007 sous la plume d'Henri Guaino, le conseiller spécial du futur Président. «Il imagine de créer cette nouvelle institution afin d’offrir une alternative à l’adhésion de la Turquie à l’Union dont Sarkozy ne veut pas, écrit Libération . L’idée est floue et surtout n’a pas été testée auprès des partenaires de la France, au premier rang desquels l’Allemagne».

Au printemps 2008, Nicolas Sarkozy reprend son projet qui, d’après lui, doit exclure les pays de l’Europe du Nord. Angela Merkel lui répond que l'Europe a mis en place, dès 1995, le «processus de Barcelone», une union destinée déjà à aider les pays du pourtour méditerranéen. Nicolas insiste, Angela se fâche: «Il n’y aura pas d'Union de la Méditerranée comme le proposait le président français mais un développement des consultations entre l'Union européenne et la région Méditerranée», dit-elle. Un camouflet pour la France.

Économie : l’Allemagne devant, la France derrière

«Dans le traditionnel moteur franco-allemand de l’Europe, l’Allemagne tire l’économie et la France la freine» écrivions-nous l’été dernier sur Suite 101 , au moment où Berlin annonçait 3% de croissance en 2010 et Paris un petit 1,4%. Au printemps 2008, France24.com résume les reproches des Allemands à l’égard d’une France qui laisse filer son déficit et critique l'euro trop fort par rapport au dollar.

Une monnaie forte affaiblit les pays européens les plus fragiles. Pour autant, quand la Grèce, se retrouve en cessation de paiement, au risque de déstabiliser l’euro, l’Allemagne ne veut pas mettre la main à la poche, écrit L’Expansion le 16 mars 2010. Dix jours plus tard, Angela Merkel finit par accepter l'aide européenne à deux conditions: que le FMI apporte sa contribution (c’est la première fois en Europe) et que la Grèce s’engage à un plan d’austérité sans précédent.

L’Allemagne gèle sa politique d’énergie nucléaire

La catastrophe nucléaire de Fukushima, vendredi 11 mars 2011, a des conséquences en France dans le débat nucléaire (un audit des centrales ainsi qu’un Grenelle devraient avoir lieu). L'inquiétude transparaît chez nos concitoyens qui se renseignent sur les pastilles d’iode et craignent l’arrivée d’un nuage radioactif .

Mais rien à voir avec l’Allemagne où la psychose se manifeste aussitôt, selon L’Expansion du 15 mars. Le pays est dévalisé de son stock de compteurs Geiger. «Depuis ce week-end, près de 450 manifestations, réunissant 110 000 personnes ont été recensées dans le pays, y compris devant les fenêtres d'Angela Merkel». Un sondage révèle que 53 % des Allemands exigent un arrêt immédiat des centrales. La chancelière ferme sept réacteurs nucléaires pour trois mois.

Berlin et le sujet tabou de la «guerre»

Les jeunes Allemands, nés au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, ne supportent pas la moindre participation à un conflit armé. D'ailleurs 80% des Allemands sont contre une intervention en Libye . Engagée en Afghanistan depuis 2001, l’Allemagne a longtemps laissé croire que son armée limitait son rôle à la formation de l'armée afghane et à des opérations d'aide aux civils. Il a fallu le bombardement de Kunduz , en septembre 2009 (142 victimes), pour que les Allemands comprennent qu’ils étaient engagés dans une vraie guerre. Le ministre de la Défense et le chef d’état-major ont dû démissionner.

Intervention militaire, économie, nucléaire: on le voit, les sujets de friction ne manquent pas entre Paris et Berlin. D'où cette question: que reste-t-il du couple franco-allemand?

(1) François Kersaudy, auteur de De Gaulle et Churchill : la Mésentente cordiale, Perrin, 2001, 496 pages, 22,80 euros.

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