Intervention en Libye: pourquoi les pays arabes sont réticents

La Ligue arabe a soutenu l'intervention militaire occidentale en Libye jusqu'aux premières frappes. Maintenant, elle la condamne. Pourquoi ?

Après la destruction des armes de défense antiaérienne du colonel Kadhafi, samedi 19 et dimanche 20 mars, l’opération «Aube de l’Odyssée» est entrée dans sa deuxième phase, celle qui consiste, pour les Occidentaux et peut-être pour quelques pays arabes comme le Qatar ou les Émirats arabes unis, à «casser» l’armée libyenne en la coupant de ses bases.

Mais déjà, la Ligue arabe multiplie les protestations, en déclarant que les forces françaises, britanniques et américaines outrepassent le mandat qui leur a été confié par l’ONU : mettre en place une zone d’exclusion aérienne pour empêcher les bombardements de civils.

Comment expliquer un tel revirement qui compromet l’avenir de la coalition ?

La méfiance des pays arabes à l’égard des Occidentaux

  • La fierté arabe face à l’arrogance de l’Occident. Les pays arabes se méfient de cet Occident qui les a colonisés et qui, lorsqu’il intervient, même sous couvert d’une action humanitaire, ne peut s’empêcher d’agir avec un mélange de violence et d’arrogance. Aujourd'hui, écrit lexpress.fr le 20 mars, «le recours aux forces occidentales heurte la vieille fierté arabe que les révolutions réussies de Tunisie et d'Egypte ainsi que les révoltes en cours au Yémen et au Bahreïn ont ravivée».
  • La difficulté, pour l’Occident, et notamment la France, est qu'il est toujours mal compris, et ce quel que soit son comportement. Ainsi, quand notre pays se tait face aux révoltes tunisienne ou égyptienne, les peuples arabes l’accusent de «soutenir les dictateurs» . Et voilà que peu à peu, son intervention en Libye fait naître des critiques, voire des soupçons.
  • Les risques de «dommages collatéraux». Dès dimanche, le colonel Khadafi a annoncé «le massacre d’une soixantaine de civils», tués lors des bombardements occidentaux. «De la désinformation», a répondu le ministère français de la Défense. Mais cela n’a pas empêché, toujours selon lexpress.fr , la Ligue arabe de reprendre cette nouvelle non vérifiée et de condamner : «Amr Moussa (le secrétaire général de la Ligue) a souligné que celle-ci avait approuvé l'instauration d'une zone d'exclusion aérienne dans le ciel libyen, mais jamais des attaques contre des civils libyens».
  • Les visées occidentales sur le pétrole. «La méfiance envers les mobiles de l'Occident, poursuit l’hebdomadaire, se nourrit également des soupçons voulant que celui-ci soit plus intéressé par le pétrole de la région arabe que par les aspirations de ses peuples».
  • Les pays arabes ne veulent pas de l’Otan. Alain Juppé, le ministre des Affaires étrangères, explique lundi 21 mars dans Libération que, pour ne pas heurter la Ligue arabe, il ne souhaite pas voir l’Otan remplacer les États-Unis dans le rôle de coordinateur de l'intervention militaire. «Beaucoup de pays qui nous incitent à tenir les opérations sous le drapeau de l'Otan nous disent aussi de tenir compte des pays arabes, mais les pays arabes ne veulent pas d'une opération sous le drapeau Otan».

Les pays autoritaires craignent «la contagion démocratique»

  • La posture diplomatique. Les révoltes démocratiques en Tunisie, en Égypte, puis en Libye ont braqué les projecteurs sur les dictatures arabes. Pour tenter de stopper la contagion des aspirations démocratiques, les pays de la Ligue arabe ont voulu réhabiliter leur image en soutenant l’initiative franco-britannique. Mais elle a été prise à son propre jeu, comme l’explique au nouvelobs.com Didier Billion, spécialiste du Moyen-Orient à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) : «la Ligue a accepté le principe d'une exclusion de la zone aérienne, tout en sachant que sauf surprise, une telle résolution ne sera pas votée au Conseil de sécurité de l'ONU en raison des réticentes traditionnelles de la Chine et de la Russie à l'ingérence. C'est une posture diplomatique». Sauf que, contre toute attente, la résolution 1973 a été votée.
  • Une caution pour l’Occident. D’autres experts, comme Vincent Geisser, chercheur à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (Iremam-CNRS), estime que les membres de la Ligue arabe ont donné un minimum de gages à l’Occident pour «garder les mains libres de réprimer chez eux»: l'entrée des chars saoudiens à Bahreïn pour aider le régime à rétablir l'ordre en est le parfait exemple. «Si des accords de coopération lient les deux pays, il n'en reste pas moins que cette action est une ingérence étrangère, explique Vincent Geisser. Et pourtant, il n'y a eu aucune condamnation ferme de la communauté internationale! Pour lui, l'Arabie saoudite mène clairement un double langage».

Les pays arabes sont divisés vis-à-vis de la Libye

  • La Syrie et l’Algérie sont deux pays traditionnellement amis du colonel Kadhafi. Ce dernier a en effet été un révolutionnaire socialiste avant de devenir un dictateur. Lors d’un coup d’Etat militaire, il a renversé la monarchie libyenne en 1969, à l’âge de 27 ans. Ce jeune officier, qui a commencé par instaurer un socialisme arabe (nationalisations), est devenu un exemple pour des Algériens encore sous le choc de leur propre indépendance.
  • En revanche, des pays comme la Tunisie et l’Égypte, à peine libérés eux-mêmes, n’ont pu qu’accompagner l’initiative franco-britannique par solidarité avec le peuple libyen assoiffé de démocratie.
  • Enfin, les États arabes du Golfe, dominés par l' Arabie saoudite , ont également soutenu le projet mais en exigeant cependant la caution de la Ligue arabe. Pour Luis Martinez, directeur scientifique au Centre de recherche sur l'Afrique et la Méditerranée (Ceram), «il aurait été très difficile pour ces régimes de ne pas se montrer en convergence avec la rue, alors même que les chaînes arabes comme Al-Jazeera et Al-Arabiya diffusent en boucle les combats entre les insurgés et les forces loyales à Kadhafi . Ils auraient été accusés d'abandon par leur opinion publique».

Amr Moussa est candidat à la présidence de l'Égypte

  • Le secrétaire général de la Ligue arabe se trouve, à titre personnel, dans une situation délicate. Il est candidat à la présidence de l’Égypte . Or, s’il est, disent les spécialistes, un diplomate reconnu, cet ancien ministre des Affaires étrangères âgé de 75 ans s’est accommodé du régime autoritaire du président Moubarak durant dix ans et trois gouvernements.
  • Amr Moussa joue donc double jeu. Officiellement, il vient de souhaiter que l’Égypte n’intervienne pas militairement aux côtés de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis. «Pour des raisons touchant à sa sécurité intérieure, et au fait que de très nombreux Égyptiens vivent dans ce pays voisin, a déclaré le chef de la diplomatie égyptienne, Nabil Elarabi». Mais dans le même temps, écrit Le Point qui cite le Wall Street journal, l’Égypte fournirait depuis le début de la révolte des fusils d’assaut et des munitions aux insurgés.

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