Ira, ira pas en 2012 ? Martine Aubry victime du «syndrome Delors»

La première secrétaire du PS veut-elle vraiment se lancer dans la bataille des primaires ? Elle semble douter de son destin, comme son père.

Y aurait-il, chez les Delors père et fille, sinon une malédiction familiale, du moins un gène du doute, un manque héréditaire d’appétit pour le pouvoir? Martine Aubry va-t-elle renoncer, à 60 ans, à se présenter aux primaires socialistes pour la présidentielle de 2012, comme le laissent penser un certain nombre de signes que ne manquent pas de relever les politologues?

Si tel était le cas, ces derniers feraient bien évidemment le rapprochement avec la décision de Jacques Delors qui, alors qu’il était président de la Commission européenne, s’est finalement résigné à ne pas se présenter à la présidentielle de 1995 contre le Premier ministre de cohabitation Édouard Balladur.

Un Parti socialiste inaudible

Cet ancien employé de la Banque de France, syndicaliste, catholique pratiquant, quatre ans ministre de l’Économie, des Finances et du Budget de François Mitterrand, dix ans président de la politique communautaire, a renoncé de manière catastrophique pour la gauche, à briguer la magistrature suprême, invoquant son âge (70 ans) mais aussi l’impossible majorité que pourrait réunir un président socialiste pour mener à bien ses réformes.

Bien sûr, la situation n’est pas la même. Il y a quinze ans, Michel Rocard avait lui aussi préféré ne pas se présenter et les primaires n’opposaient que Lionel Jospin à Henri Emmanuelli. Aujourd'hui, il y a pléthore de candidats à la candidature (Manuel Valls, Arnaud Montebourg et Ségolène Royal en attendant les autres), au point de transformer le Parti socialiste en arène où les amis d’hier s’entretuent pour demain . C’est sans doute l’une des raisons -cette foire d’empoigne- qui pousse Martine Aubry à y regarder à deux fois avant de se lancer dans la bagarre. Elle qui avait pour premier objectif de rassembler un PS divisé par la guerre des égos, quand elle a pris la responsabilité de première secrétaire, elle qui entendait d’abord proposer un programme à opposer à la droite, une politique alternative crédible , ne peut se résoudre non seulement à l’échec de ses ambitions, mais encore à ajouter sa propre voix au concert qui rend aujourd’hui le Parti socialiste inaudible. Et ce ne sont pas les sondages, favorables non seulement à DSK mais désormais à l’ensemble des candidats de gauche, qui vont calmer les prétentions.

Ségolène Royal candidate aux primaires

Comment expliquer autrement que par la lassitude, ou du moins une certaine impuissance à rassembler les mastodontes du Parti socialiste, sa maladresse qui consiste à avoir associé Ségolène Royal à son propre pacte de non agression avec Dominique Strauss-Kahn en la mettant devant le fait accompli, selon les dires de cette dernière? Son ancienne rivale pour le poste de première secrétaire s’est immédiatement engouffrée dans l’ouverture pour rappeler qu’ elle n’avait signé aucun pacte , et qu’elle était libre d’être candidate. D'ailleurs, lundi 29 novembre, la présidente de la région Poitou-Charentes a profité de cette fenêtre de tir pour annoncer officiellement sa candidature aux primaires. A moins d’imaginer Martine Aubry calculatrice au point qu’elle ait voulu pousser Ségolène Royal à se découvrir, il y a fort à papier qu’il s’agissait d’une vraie maladresse plutôt que d’un piège.

Reste alors cette question : qu’est-ce qui peut bien pousser la première secrétaire à remettre son propre destin entre les mains de Dominique Strauss-Kahn, et à attendre que le grand favori des sondages prenne sa décision d’y aller ou pas en 2012 avant de se prononcer elle-même ? Pire, ne prend-elle pas en même temps le risque d'hypothéquer le Parti socialiste tout entier en le maintenant trop longtemps dans l'incertitude, au gré du calendrier du directeur du Fonds monétaire international? On comprend mieux alors les agacements des outsiders parmi les candidats du PS: François Hollande, Manuel Valls, Arnaud Montebourg et Bertrand Delanoë dénoncent plus ou moins ouvertement un accord secret entre Martine Aubry et DSK qui transformerait les primaires en pantalonnade.

«Ce n’est pas clair chez elle»

Le politologue Gérard Grunberg laisse entendre que Martine Aubry pourrait s’effacer devant la candidature de plus en plus évidente de Dominique Strauss-Kahn: «Entre l’intervention d’ Anne Sinclair sur Canal Plus et les déclarations de Fabius ce jeudi (25 novembre) il semble que DSK s’apprête à y aller» dit-il, avant d’ajouter : «Et puis si Martine Aubry voulait vraiment se présenter, elle n’attendrait pas que DSK se présente. Ce n’est pas clair chez elle».

L’expert suggère que la première secrétaire ne sait plus comment se dépêtrer de «son alliance de plus en plus à gauche avec Hamon et un parti qui a envie d’arriver au pouvoir».

Plusieurs signes, ces derniers mois, ont laissé penser que Martine Aubry n’avait pas réellement «envie d’y aller». D’abord sa manière de ménager sa rivale Ségolène Royal, au point de lui laisser beaucoup de place. Trop sans doute pour quelqu’un qui briguerait l’investiture de son parti en 2012. Martine a laissé Ségolène aller défendre la position du parti sur les retraites, lors de l'émission «A vous de juger», le 9 septembre dernier , sur France 2. Les deux femmes avaient préparé l'émission ensemble, mais c’est bien Ségolène qui en a tiré avantage.

Un accident de maquillage

Le 8 octobre dernier, Martine Aubry a déclaré forfait, laissant toute la place à Ségolène Royal lors de la convention du PS consacrée à «la nouvelle donne internationale et européenne». «La troisième grande convention de préparation du projet présidentiel - après «le nouveau modèle de développement économique, social et écologique » fin mai et la rénovation du PS - se déroulera donc sans elle», écrivait Le Point , en reprenant le communiqué officiel: «Souffrant d'un problème ophtalmique soudain, Martine Aubry (…) n'est pas en mesure d'assurer le discours qu'elle devait prononcer samedi». La première secrétaire s'était blessée en janvier 2009 avec un crayon de maquillage et elle présente depuis une lésion de la cornée qui la fait souffrir devant les flashs des photographes.

Comme pour son père Jacques Delors, il est possible que ce soit la perspective de la division à gauche qui fasse hésiter Martine Aubry à se lancer dans cette bataille pour l’investiture. Certains ont cru voir, dans cet «accident de maquillage», un acte manqué, comme la réalisation d’un désir profond, celui de rester soi-même, ne pas se travestir pour participer à la présidentielle de 2012. Et si, dans cette hypothèse farfelue, il y avait un peu de vrai?

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