«La dolce vita» de Nicolas Sarkozy : le rêve d'un homme ordinaire

Fera-t-il un ou deux mandats ? La vraie question est ailleurs : peut-on évoquer un rêve de «dolce vita» quand on est président d'une France en crise?

Obsédés par la question de la présidentielle de 2012 , emportés par la candidature fracassante de Ségolène Royal pour les primaires du PS face au silence de Martine Aubry , fascinés par la question d’un second mandat pour Nicolas Sarkozy , la plupart des observateurs sont peut-être passés à côté de l’information la plus importante, en rendant compte, fin novembre 2010, des dernières confidences du président de la République.

Il n’y a guère de doute, en effet, que Nicolas Sarkozy se présentera pour un deuxième quinquennat , comme l’y autorise la Constitution; il est quasiment sûr aussi qu’il sera le seul candidat de la droite républicaine ( les centristes sont sur le point d’être dédommagés en ministères et François Fillon , malgré les sondages favorables , est rentré dans le rang). Il reste donc la seule question qui vaille, celle de la «dolce vita». Un président peut-il évoquer sa douce vie future quand les Français en bavent dans un pays en crise?

«A l’Élysée, on prend des coups»

Remettons cette phrase dans son contexte. Le président de la République vient de réunir à l’Élysée, dans le salon des ambassadeurs, mardi 30 novembre, la vingtaine d’élus de «La Droite sociale» , le club de son jeune ministre délégué aux Affaires européennes, Laurent Wauquiez. Tintement des coupes de cristal, silence religieux autour du chef de l’État qui se laisse aller à des confidences amusées sur les difficultés liées à la fonction présidentielle.

« Quand on fait deux mandats , ça suffit largement (...) Quand on est à l'Elysée, on prend des coups. Après c'est plus tranquille. On fait la dolce vita», dit-il, sur le ton de la plaisanterie, en rappelant que son épouse, Carla Bruni-Sarkozy , est «italienne».

«Faire la dolce vita», c’est littéralement «se la couler douce», «prendre du bon temps», «jouir des plaisirs de la vie». Mais «jouir du pouvoir» comme il le fait depuis 2007 n’est pas du tout une partie de plaisir, explique en substance le Président. On « prend des coups » à force de vouloir réformer , contre les tenants de tous les conservatismes, parfois même contre l’opinion publique . Une manière de dire que le vrai plaisir, ce sera pour après.

Il se veut «un homme ordinaire»

Diriger la France n’est donc pas une sinécure même si, les premiers mois de son mandat, le Président a pu laisser croire qu’en accédant à la magistrature suprême, c’était un peu comme s’il avait gagné au Loto. On se souvient de la soirée au Fouquet’s, des vacances sur le yacht de «mon ami Bolloré» , des Ray Ban sur un visage bronzé, de la montre Rolex et de l’escapade à Disneyland au bras de la belle Carla. Les journalistes, la classe politique se sont émus de ce côté «bling-bling». Même s’il n’est pas sûr que les Français, eux, se soient offusqués de cette mise en scène clinquante du bonheur matériel, très vite, Nicolas Sarkozy s’est efforcé de changer d’image.

Son message est assez clair désormais: il n’est pas à l’Élysée pour rigoler, mais pour y travailler. Sous les ors de la République, il n'en demeure pas moins un Français moyen, comme ceux qui l’ont élu, capable, tout à la fois, de baiser la main de la Reine d’Angleterre –fonction oblige- ou de répondre «Alors, casse-toi, pauv’con !» à un visiteur du Salon de l’agriculture qui lui lance «touche-moi pas !»

Comme Marcello Mastroianni et Anita Ekberg

Car le Président se veut un homme ordinaire. Certes, il écoute ses conseillers en communication qui lui recommandent sans cesse de mieux incarner la fonction de chef de l’État (voyez sa dernière prestation télévisée de «présidentiable» ). Mais il ne rate jamais une occasion de faire un clin d’œil aux Français. Ainsi, cette fameuse «dolce vita» qu’il évoque pour «après» son (ses) mandat(s), il ne l’adresse pas seulement au petit aéropage qui l’entoure dans le salon des ambassadeurs, mais aussi, avec un certrain culot, à tous ceux qui, en ce moment, «en bavent» avec la crise économique: les chômeurs, les salariés modestes, les prolétaires, sans oublier les protestataires de tout poil, bref, ceux qui pourraient voir dans ce président atypique l’image inversée d’eux-mêmes. « Je suis un gars tout simple , comme vous», leur dit en substance le Président, en évoquant son rêve de plaisir, «un gars à qui la chance a souri mais qui en bave dans son boulot. Vous auriez les mêmes pensées si vous étiez à ma place.»

Donc, le rêve de ce gars-là, c’est de faire la «dolce vita», quand il sera déchargé des affaires de l’État. Certainement pas de parcourir le monde au service d’une grande cause ou d’une fondation comme Jacques Chirac , Bill Clinton ou Mikhaïl Gorbatchev , mais, pourquoi pas, de s’éclater «à l’italienne» avec son épouse Carla, à l’image des personnages de Federico Fellini, le journaliste de la presse à scandale campé par Marcello Mastroianni et l’actrice plantureuse incarnée par Anita Ekberg dans «La Dolce Vita» .

Pas comme Berlusconi

Du glamour, des rires, de l’argent, bref, la vie facile après la vie de travail. Des références immédiates pour tous les Français qui ont vu et revu à la télévision ce chef-d’œuvre de 1960, et peu importe que le cinéaste ait voulu inscrire à travers ce film lumineux des messages plus sombres sur la face cachée de la nature humaine: le goût du plaisir jusqu’à la déchéance, jusqu’au renoncement à soi-même.

Après tout, Nicolas Sarkozy aime les messages simples, il parle au premier degré. C’est d’ailleurs la recette qui lui a permis d’être élu. Et cette «dolce vita» qu’il évoque n’a rien de scandaleux puisqu’elle est prévue pour «plus tard», quand sera passé le temps du devoir, quand il ne sera plus président.

Car le chef de l’État français, s’il n’a jamais caché son goût pour le pouvoir, en paie aussi le prix en souffrant (en «prenant des coups»). Il le dit clairement, il vante les mérites de ceux qui «se lèvent tôt» pour travailler et qui veulent «travailler plus pour gagner plus» . Contrairement à son homologue transalpin, Silvio Berlusconi qui non seulement jouit du pouvoir mais se sert de son pouvoir pour jouir et faire la «dolce vita» (au point de provoquer de nombreux scandales ), Nicolas Sarkozy attendra d’avoir quitté l’Élysée pour mener la grande vie. Autant dire que la belle Carla se baignant à Rome dans la fontaine de Trévi, ce sera pour plus tard. Quand son président de mari sera à la retraite.

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