Massacre du 17 octobre 1961 : l'anniversaire oublié

Il y a 50 ans, des dizaines d'Algériens ont été tués, des milliers blessés parce qu'ils osaient braver le couvre-feu du préfet Papon à Paris.

Il n’y a pas que de joyeux anniversaires. Il y a parfois des anniversaires si tristes, si bouleversants, si honteux qu’on préfère les occulter, les reléguer dans un coin de sa mémoire. C’est le cas pour les hommes mais aussi pour les pays qui, à tout prix évitent parfois des commémorations gênantes. Ainsi, la «bataille de Paris» qui a conduit au massacre de nombreux Algériens (30 à 300 morts selon les estimations) le 17 octobre 1961 et que la République ne veut pas se rappeler depuis, qu’elle soit de gauche comme de droite.

Or, les relations entre la France et l’Algérie ne pourront vraiment se pacifier, redevenir fraternelles que si les deux nations surmontent leurs mauvais souvenirs, reconnaissent leur histoire commune avec humilité, sincérité, compréhension, voire le sens de la contrition et du pardon et non plus la seule passion.

Pour y parvenir, notre pays s’honorerait de commémorer le cinquantenaire du massacre du 17 octobre 1961. Mais cette «nuit oubliée» n’est pas inscrite dans les rares chapitres des manuels d’histoire consacrés à la guerre d’Algérie. Et seules des associations, des syndicats, des partis politiques, des intellectuels tels que le philosophe Stéphane Hessel, le sociologue Edgar Morin, l’historien Benjamin Stora, l’écrivain François Maspero et le maire de Paris Bertrand Delanoë, réclament «la reconnaissance officielle de cette tragédie» par l’État français. Ils appellent à une manifestation de recueillement le 17 octobre à Paris au pont Saint-Michel, du haut duquel de nombreux cadavres de victimes ont été jetés voici exactement 50 ans.

D’un côté, Debré et Papon; de l’autre, le FLN

En janvier 1961, lors du référendum organisé par le général de Gaulle , à la question «Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et concernant l'autodétermination des populations algériennes et l'organisation des pouvoirs publics en Algérie avant l'autodétermination?», 75% des Français ont répondu «oui». Les négociations avec le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) ont commencé à Évian. Mais l’histoire entre la France et l’Algérie, faite de sang et de larmes depuis sept ans, contamine chaque côté de la Méditerranée.

300 000 Algériens sont installés en France en 1961 et la moitié habitent le département de la Seine, à Nanterre, Aubervilliers, Bezons, Argenteuil, ainsi qu’à Paris, à la Goutte d’Or et à Ménilmontant. Les hommes sont presque tous manœuvres, vivent avec leur famille dans des bidonvilles et versent «l’impôt révolutionnaire» au mouvement nationaliste algérien, le FLN qui prône l’insurrection et exige l’indépendance de l’Algérie.

Depuis 1957, le FLN multiplie les attentats spectaculaires contre «les traîtres» algériens mais aussi contre les policiers français (on en dénombre plus de 2000). En 1958, grâce à des surveillances systématiques, le FLN est démantelé une première fois par le préfet Papon (1), mais il se reconstruit dans la clandestinité de manière militaire et secrète. Le 30 septembre 1959, le Premier ministre du général de Gaulle, Michel Debré, décide alors la création d’une force de police supplétive composée d’Algériens pro-français, la Force de police auxiliaire (FPA). Ces hommes en calot bleu patrouillent, mitraillette au poing, dans Paris, multipliant les arrestations arbitraires. Les Algériens soupçonnés de terrorisme sont remis à la police française qui leur fait subir des interrogatoires, des violences et des tortures (2).

Les attentats se multiplient . La police, exaspérée, dénombre bientôt 47 victimes dans ses rangs, parmi lesquels 15 miliciens de la FPA et 23 gardiens de la paix. Le 5 octobre, Maurice Papon décrète le couvre-feu qui interdit entre 20h30 et 5 h30 du matin aux «travailleurs magrébins et à leur famille de circuler dans les rues de Paris sous peine d’être interpellés».

La manifestation contre le couvre-feu dégénère

Mais le soir du 17 octobre, répondant à l’appel du FLN, des familles entières, vêtues de leurs plus beaux vêtements, sans armes, décident de braver l’interdit et de se rendre, hommes, femmes et enfants réunis, sur les grands boulevards et les places de la capitale pour réclamer pacifiquement la levée du couvre-feu et l’indépendance de l’Algérie (3).

Moins de 2000 policiers sont alors réquisitionnés pour arrêter les hommes et les conduire au Palais des Sports, mais aussi pour interpeller les femmes et les enfants et les amener au commissariat de police du 2e arrondissement. En face, ils sont plus de 20 000 à se rassembler dans le quartier Saint-Michel, sur les grands boulevards et à l’Étoile.

L’exaspération des forces de l’ordre qui, depuis des mois, sont la cible des attentats, et leur trop petit nombre aussi expliquent en partie que la manifestation pacifique va se transformer en massacre. La répression organisée par Papon est sanglante. Une fois «au contact» des protestataires, les policiers se mettent à frapper avec leurs «bidules» (matraques). Des coups de feu sont tirés. «En l’air, par le FLN pour déclencher la confrontation», affirment certains historiens. «Dans la foule, par la police», disent les autres en précisant qu’aucun agent ne sera blessé par balles.

On dénombre bientôt plusieurs dizaines de morts, peut-être même plus de 200, mais aussi des milliers de blessés, et 12 000 arrestations. Des manifestants sont abattus dans la rue, d'autres sont jetés dans la Seine. «50 prisonniers furent massacrés dans la cour de la Préfecture de Police sous les fenêtres de Maurice Papon», affirme L’Humanité .

Il faudra attendre juillet 1962 pour que l'Algérie acquière son indépendance. Mais depuis, que de malentendus entre les deux pays! Impossible, pour en finir avec ces incompréhensions qui masquent des douleurs des deux côtés, de passer cet épisode tragique de notre Histoire commune par pertes et profits. Nicolas Sarkozy ou son successeur se grandirait de reconnaître la responsabilité de l’État français dans ces crimes tout comme Jacques Chirac, le 16 juillet 1995 , dans la rafle du Vel d’Hiv.

(1) RG contre FLN : la guerre de l’ombre , de Laurent Chabrun, Éditions Jacob-Duvernet, 204 pages, 19,90 €.

(2) La police parisienne et les Algériens (1944-1962) , d’Emmanuel Blanchard, Éditions Nouveau Monde, 448 pages, 26 €.

(3) Le 17 octobre des Algériens , de Marcel et Paulette Péju, suivi de La triple occultation d’un massacre , de Gilles Manceron, Éditions La Découverte, 200 p., 14 €.

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