Matignon : et si le remaniement n'intéressait plus les Français ?

L'annonce du changement de gouvernement agite le microcosme jusqu'à la crise de nerfs. Mais les Français s'en désintéressent.

L’Élysée fait tout pour maintenir le suspense en affirmant que Nicolas Sarkozy n’a pas choisi entre Jean-Louis Borloo et François Fillon , et que le jeu reste ouvert du côté des quadras (Le Maire, Chatel, Baroin). Mais l’opinion publique commence à se lasser d’un feuilleton qui devrait connaître son dernier épisode au plus tôt à la mi-novembre, voire, selon l'entourage du chef de l'Etat, plus probablement dans les derniers jours du mois.

Les Français n’ont pas le moral

Selon un sondage BVA réalisé pour BFM et La Tribune (1), 8 Français sur 10 jugent que le remaniement ne changera rien. Il ne permettra pas, en tous cas, à Nicolas Sarkozy de retrouver la confiance des Français. «Les plus jeunes (83 %), les ouvriers (87 %), les salariés du public (85 %), les chômeurs (91 %) et les sympathisants de gauche (88 %) sont les catégories les plus dubitatives, mais le scepticisme est général. Même le socle électoral de Nicolas Sarkozy - les 65 ans et plus et les sympathisants de droite - sont dans le doute».

En fait, nos compatriotes n’ont pas le moral et la potion amère qu’ils viennent d’avaler avec la réforme des retraites n’a rien arrangé. Avec le chômage, la crise économique et la mondialisation (ils se méfient du G20 que la France va pourtant présider ), ils sont 70 % -un point de plus qu’en octobre- à se dire «plutôt moins confiants en l'avenir».

Jamais la cote d’un président de la République n’a été aussi basse, explique l’institut BVA, et à un peu plus d’un an de la présidentielle de 2012, Nicolas Sarkozy ne peut même plus espérer un rebond lié au changement de Premier ministre.

Les Français veulent garder Fillon

Pire, les Français disent qu’ils ne veulent pas changer de chef du gouvernement. Dans le baromètre CSA publié dans Le Parisien-Aujourd'hui en France , samedi 6 novembre (2), 41% des sondés «font confiance au Premier ministre» (52% «pas confiance») contre 32% au chef de l'Etat (62% d'un avis contraire). C'est le meilleur score de François Fillon depuis juin dernier (+4 points), tandis que Nicolas Sarkozy reste au plus bas.

On en apprend davantage sur les raisons pour lesquelles les Français souhaitent garder leur Premier ministre dans une autre enquête. Selon un sondage Ifop réalisé pour France-Soir (3), «François Fillon a davantage l'étoffe d'un homme d'Etat» que Jean-Louis Borloo (46% contre 8%). «Même si Borloo s'en sort bien en terme de renouveau, de dynamisme, de proximité avec les Français, qui sont des critères plus pertinents pour le poste de Matignon», nuance le politologue Frédéric Dabi (Ifop).

Si l’on ajoute que le Premier ministre vient de faire acte de candidature à sa propre succession, et cela, à la demande expresse de Nicolas Sarkozy qui voulait savoir quel était le souhait de ce dernier, on se demande, dès lors, quel serait l’intérêt du président à prendre un risque avec Jean-Louis Borloo, jugé par certains comme «un peu léger» pour un tel poste.

Les ministres ne travaillent plus

Il reste que la politique n’est pas seulement une question de logique, mais aussi une manière d’être en phase avec l’opinion, voire de la retourner si nécessaire. Or, à un peu plus d’un an de l’échéance électorale, les Français ne se contenteront pas d’un tour de passe-passe, aussi surprenant soit-il, à la faveur d’un remaniement ministériel. Que le Président décide de mettre à la tête de son gouvernement, un centriste, un jeune ou une femme ne changera rien. Nos compatriotes veulent qu’on les rassure et qu’on leur montre qu’on les comprend.

Ce n’est certainement pas l’ambiance délétère qui règne à Matignon, dans les ministères et au sein des deux Assemblées qui va réduire le sentiment général qui conduit à cette réflexion populiste: «Les hommes politiques ne pensent qu’à leur carrière et oublient ceux qui les ont mis au pouvoir pour les servir».

Le spectacle de la bagarre entre Borloo et Fillon est édifiant à cet égard, tout comme les prises de position agressives des députés UMP (pro-Fillon) et des parlementaires centristes (pro-Borloo) dont les dégâts commencent à se faire sentir. « Certains parlementaires semblent eux à bout de patience, note l’AFP qui cite le député UMP Lionel Luca («C'est consternant! Qu'on en sorte!») ou son collègue Thierry Mariani («L'attente est interminable»). «Vous avez un contact avec un ministre, vous vous dites « est-ce qu'il va être là demain?»», déplore de son côté le sénateur Alain Gournac (UMP).

C’est vrai qu’au gouvernement, l’ambiance n’est pas meilleure. Entre les ministres qui prennent ouvertement parti (Fadela Amara pro-Borloo, Roselyne Bachelot pro-Fillon) et ceux qui tentent de sauver leur fauteuil (souvent les mêmes), l’ambiance n’est plus au travail assidu et cela, depuis près de 6 mois.

Pour sortir de cette impasse, et sauver sa réélection, Nicolas Sarkozy se doit d’ouvrir une page que les Français attendent: celle de la réconciliation entre l’opinion publique et la classe politique au pouvoir. Celle d’une vraie prise en compte de leurs inquiétudes dans les domaines économique et social. Le choix de l’homme (ou de la femme) qui mènera cette politique à la fois rigoureuse et humaine n’a pas d’autre valeur que le symbole. Or, par les temps qui courent, ce dernier est plutôt démonétisé.

(1) Sondage BVA Avanquest, réalisée pour BFM et La Tribune, les 29 et 30 octobre, auprès de 1003 personnes, selon la méthode des quotas.

(2) Sondage CSA publié dans Le Parisien-Aujourd'hui en France réalisé par téléphone, le 3 novembre, auprès d'un échantillon national représentatif de 1.005 personnes de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas.

(3) Sondage Ifop réalisé pour France-Soir les 3 et 4 novembre, par internet, auprès d’un échantillon de 934 personnes, selon la méthode des quotas.

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