Nicolas Sarkozy à la télévision : un président «présidentiable»?

A la télévision, les Français ont découvert une nouvelle image du Président: plus réfléchi, plus modeste, plus consensuel. Est-ce suffisant pour le réélire?

«Le style est l’homme même», écrit Buffon (1). Est-ce à dire que lorsque le style change, c’est l’homme tout entier qui se transforme? Nicolas Sarkozy, dont la plupart des observateurs politiques s’accordent à dire qu’il a «remanié» son style, lors de son interview télévisée sur TF1, France 2 et Canal+, a-t-il vraiment changé?

12,3 millions de téléspectateurs l’ont regardé sur l’une des trois chaînes de télévision, mardi 16 novembre. Or, si 68% de ceux qui ont «vu ou entendu parler de sa prestation» ne l’ont pas trouvé «convaincant», 57% des Français qui l’ont suivie jusqu’au bout pensent le contraire, selon un sondage Harris Interactive réalisé pour RTL (2).

C’est nouveau, ce frémissement de l’opinion publique en faveur d’un chef de l’État affaibli par trois mois de crise des retraites au point d’avoir battu des records d’impopularité . Est-ce le début de la reconquête d’une image de présidentiable à un an et demi de l’échéance électorale de 2012? Les Français seraient-ils, à la faveur du changement de gouvernement , en train de tourner la page ? Analyse de ce qui a été remanié dans le style «Sarkozy», et pourquoi pas, dans l’homme.

Une parole plus douce et mieux maîtrisée

La langue est mieux maîtrisée. Finis les mots avalés, les phrases inachevées. Le Président articule, utilise même les négations, voire l’imparfait du subjonctif. «Plus sérieux, plus apaisé, écrit Le Figaro , le chef de l'Etat a voulu montrer mardi soir qu'il avait changé et qu'il tenait désormais sa langue. Très critiqué au début de son mandat pour avoir été familier, voire injurieux, il cherche désormais à s'élever, à «habiter» la fonction présidentielle. Les mots qu'il a employés mardi soir étaient à cet effet savamment choisis». Et le professeur de linguistique Jean Veronis de relever cette phrase un rien sophistiquée: «J'aurais aimé qu'il [ Jean-Louis Borloo ] restât au gouvernement».

Pas de tics, d’épaules secouées de colère, de coups de menton, de visage crispé, de regard agressif. Le débit des phrases est plus lent, moins saccadé. Le président n’hésite pas à utiliser des silences, des sourires. C’est si inhabituel, ce style plus coulé, que l’on imagine les commentaires : «Pas possible, il a pris des tranquillisants». Du coup, au début, le ton paraît un peu morne, parfois artificiel. On est à la fois déçu et intrigué de ne pas retrouver sa gouaille, ses mots qui fusent, même si le naturel revient plus tard.

Franchise, modestie et prise de hauteur

L'homme se montre plus franc, plus modeste. Sur le départ d’Éric Woerth du gouvernement, note L’Express , le Président a fait preuve d’«une certaine franchise. Si le ministre du Travail n’a pas été gardé dans la nouvelle équipe Fillon , c’est parce que Nicolas Sarkozy ne voulait pas que, au milieu de tous les ennuis qui s’annoncent, le gouvernement doive en plus gérer les rendez-vous judiciaires d’Eric Woerth. C’est dit. Eric Woerth, même si Nicolas Sarkozy lui a rendu un hommage appuyé, était devenu un boulet».

Autre instant de modestie, quand Nicolas Sarkozy évoque «l’erreur» du bouclier fiscal : il annonce la création d ' « un nouvel impôt sur le patrimoine dont l'idée est la suivante: l'erreur faite dans les années passées, c'était de taxer le patrimoine alors qu'il vaut mieux taxer les revenus du patrimoine et les plus values du patrimoine».

«Par ailleurs, remarque Le Monde , il admet que le débat sur l'identité nationale «n'a pas été compris», tout en défendant le fond de sa politique d'immigration, et répète plusieurs fois que quand quelque chose «ne marche pas, il faut trouver une autre voie».

Nicolas Sarkozy aurait donc changé. «Le pouvoir change votre vision de la vie et des choses», déclare encore le président de la République. Avec François Fillon, il a réfléchi à «une meilleure répartition des rôles». C’est promis, l’hyper-président, c’est du passé, il va enfin laisser de la place à son Premier ministre , qu’il présente comme «le meilleur Premier ministre pour la France». «Si j’ai demandé à François Fillon de continuer, c’est parce que j’ai une grande confiance en lui, parce qu’il est très compétent, parce que nous travaillons ensemble sans aucun nuage depuis des années», dit-il. Avec cette nouvelle répartition des rôles, le Président va «se donner plus de temps pour réfléchir», et prendre de la hauteur.

Mais c’est encore la faute des journalistes

Parfois, cependant, durant cette heure et demie destinée à montrer un visage «plus présidentiable», on retrouve l’ancien Nicolas Sarkozy. Parfois, un mot lui échappe: à propos de la dépendance, il parle des «vieux» au lieu des personnes âgées. Quand le Président s’énerve, c’est sur le dos des journalistes. Ainsi, il pointe le décalage entre les « commentateurs » et les Français.

«Comme d’habitude, note L’Express , il a semblé s’amuser à prendre à partie les journalistes. Il a notamment accusé les journaux télévisés d’avoir monté en épingle les faits divers de cet été, qui ont conduit au discours de Grenoble sur l’insécurité. Et il s’est plu à humilier Claire Chazal en lui demandant si « oui ou non », l’Union européenne avait déclaré que la France avait été dans l’illégalité sur l’affaire des Roms . Et devant le silence de la présentatrice, d’insister avec délectation: « Je n’ai pas entendu votre réponse».

L’éditorialiste Thomas Legrand note, sur Slate.fr , un lapsus sans pour autant «convoquer Freud dans une analyse politique»: «Quand Michel Denisot lui pose une question sur son nouveau rapport au pouvoir il répond: «Ma détermination n'a rien changé» au lieu de «ma détermination est inchangée». Un joli lapsus qui vient éclairer les raisons d’une mue nécessaire».

Par trois fois, déjà, il a dit qu’il avait changé

Cette tentative de «changement de style», et donc de changement «de l’homme», selon Buffon, n’est pas la première, loin s'en faut, depuis le début du mandat de Nicolas Sarkozy, analyse Le Monde qui fait référence à trois autres moments «symboliques» dans cette recherche d'une autre image.

  • En janvier 2007, juste avant son élection, le ministre de l’Intérieur quitte l’uniforme de «premier flic de France». «J’ai changé», lance-t-il à 13 reprises, aux militants UMP réunis le 14 janvier 2007 pour sa désignation. «J'ai changé parce qu'à l'instant même où vous m'avez désigné, j'ai cessé d'être l'homme d'un seul parti, fût-il le premier de France.» Encore un subjonctif.
  • En mars 2008, l'UMP vient de subir une défaite aux municipales. «Sur le banc des accusés, on retrouve le style Nicolas Sarkozy, jugé trop actif, trop ostentatoire», se souvient encore Le Monde . «Alors qu'il rend visite à la reine d'Angleterre, Nicolas Sarkozy répond à la BBC qu'il entend les critiques sur son style:«Il faut toujours écouter ce que l'on vous dit.»
  • En juillet 2009, enfin, interrogé par Le Nouvel Observateur sur la fin du «sarkozysme flamboyant», il répond: «J'ai commis des erreurs (...) Je veux conduire ces réformes en cherchant une adhésion large, en développant la discussion». Et il ajoute : «J'écoute, j'apprends, peut-être même je progresse.»

Les Français attendent des actes

Toutes ces annonces, toutes ces tentatives ouvertes de changement de style débouchent-elles aujourd’hui sur une véritable mue de l’homme et donc du Président à l’approche de 2012? Au delà des mots et des intentions, les Français attendent des actes. La latitude nouvelle dont semble désormais jouir –depuis trois jours- François Fillon est-elle un vrai révélateur de changement? Un signe, le Premier ministre a été invité, fait exceptionnel, par Nicolas Sarkozy à s'exprimer devant les députés UMP réunis à l'Elysée, mercredi 17 novembre.

«C'est la première fois que François Fillon prend la parole lors de ces réunions», a confié le député parisien Bernard Debré au Nouvel Observateur . Selon lui, c'est la «preuve» de ce qu'a dit mardi soir à la télévision Nicolas Sarkozy, lorsqu'il a assuré «qu'il s'entendait bien» avec François Fillon. «Cela confirme aussi la volonté du chef de l’État de se montrer sous un nouveau visage, celui d’un président qui prend du recul, qui prend le temps de réfléchir».

Mais 2012 est encore loin. Nicolas Sarkozy saura-t-il résister, durant dix-huit mois, à son goût pour l’hyper-présidentialisme? «Plus consensuel, plus apaisé peut-être, plus modeste, bref, moins bling bling» aujourd'hui, selon la formule de France Info , sera-t-il enfin à l’aise dans son costume de président qui brigue un second mandat? Réussira-t-il à remonter dans les sondages qui le donnent encore perdant face à Martine Aubry, alors que, suprême insulte, selon une enquête Harris Interactive réalisée pour Marianne , son Premier ministre l’emporterait contre cette dernière en 2012? C’est à un véritable marathon, c'est-à-dire à un exercice de style sur la durée que s’attelle aujourd’hui le président de la République.

Mais les Français attendent aussi le Président sur le fond des réformes à venir. Son programme de fin de mandat esquissé à la télévision, mardi 16 novembre ( réduction du chômage des jeunes , plus grande justice fiscale, aide aux personnes dépendantes) parviendra-t-il à les convaincre?

(1) Discours de réception à l’Académie française du naturaliste et mathématicien Georges-Louis Leclerc de Buffon en 1753.

(2) Enquête Harris Interactive réalisée en ligne les 16 et 17 novembre pour RTL, auprès d'un échantillon de 687 personnes représentatives de la population française âgée de 18 ans et plus. Méthode des quotas.

(3) Enquête Harris Interactive réalisée en ligne pour Marianne du 9 au 10 novembre, sur un échantillon de 910 individus de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas.

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