Présidentielle : pourquoi Marine Le Pen ne peut pas gagner

Deux sondages la donnent en tête au 1er tour de la présidentielle en 2012. Mais la patronne du FN ne devrait pas l'emporter au second. Voici pourquoi.

Voilà que l’on reparle du Front national. Marine Le Pen , qui a remplacé récemment son père à la tête du parti d’extrême droite, fait une percée spectaculaire dans les sondages , à 14 mois de la présidentielle de 2012. Deux enquêtes récentes, menées par l’institut Louis Harris-Interactive pour Le Parisien, la placent en tête du 1er tour. Dans l’une, Nicolas Sarkozy serait le grand perdant puisqu’il serait victime d’un 21 avril à l’envers. Autant dire qu’il serait éliminé du 1er tour comme Lionel Jospin l’a été le 21 avril 2002. Dans l’autre, il risquerait cette élimination au même titre que Martine Aubry .

Faut-il prendre ces sondages au sérieux ? Faut-il les rejeter comme de nombreux observateurs qui mettent en cause leur méthodologie ? Bref, quels sont les risques réels de voir Marine Le Pen s’inviter au deuxième tour de la présidentielle, et ce, au détriment des grands partis républicains de droite et de gauche, l’UMP et le PS ? Voici notre analyse.

Deux sondages résonnent comme des coups de tonnerre

  • Un premier sondage, dimanche 6 mars. Le Parisien révèle que dans un sondage Harris Interactive, Marine Le Pen obtiendrait 23% d’intention de vote, soit 2 points de plus que Martine Aubry et Nicolas Sarkozy, à égalité avec 21% des voix (1). «Plusieurs commentateurs ont relevé que Martine Aubry était la seule candidate socialiste à avoir été retenue, note le quotidien Nord-Éclair . De plus, le fait que les sondés n'aient pu répondre que par le biais d'internet a été considéré comme potentiellement influent sur le types de réponses obtenues. Enfin, troisième critique formulée à l'encontre de la méthode employée sur ce sondage : les personnes interrogées font partie d'un panel de «sondés volontaires», constitués par l'institut Harris Interactive».
  • Un second sondage, lundi 7 mars. Le Parisien répond à l’une des objections des observateurs. Il présente, cette fois, d’autres scenarii comme celui de François Hollande et celui de DSK dans la course à l’Élysée. Or, Marine Le Pen arriverait également en tête (24%) face à Nicolas Sarkozy (21%) si le candidat socialiste était François Hollande (20%). La leader du FN «serait également première, toujours avec 24% des votes, face à Dominique Strauss-Kahn (23%) et Nicolas Sarkozy (21%). Dans ce cas, l'actuel président de la République ne serait pas qualifié pour le second tour» (2). Cette fois-ci, c’est le site d’investigation Mediapart qui révèle que le panel participaient, en répondant au questionnaire, à un concours qui permettait de remporter de l'argent. « 7000 euros ont été offerts à l'un des quelque 1600 membres du panel. »

Une percée commencée en janvier dernier

  • Un sondage en décembre. Au delà de ces polémiques, Marine Le Pen connaît une véritable embellie de ses scores dans les sondages depuis quelques semaines. Il suffit pour s’en convaincre d’analyser l’enquête de l’Ifop réalisée pour France-Soir en décembre dernier (3). On apprend alors que 54% des sympathisants de l’UMP (et 39% de l’ensemble des Français) approuvent les propos de Marine Le Pen quand elle dénonce les prières des musulmans dans la rue.
  • Une enquête le 17 février dernier. Le même institut révèle, toujours pour France-Soir, que la patronne du FN «recueillerait 20 % des intentions de vote contre 22 % pour le premier secrétaire du PS et 23 % pour Nicolas Sarkozy». « Les deux derniers sondages Ifop, dans la même configuration, donnaient Marine Le Pen à 12 % en novembre et 16,5 % en janvier, juste avant l'avènement de la fille de Jean-Marie Le Pen à la tête du parti», écrit l’hebdomadaire Le Point.

Les raisons internes de cette progression du FN

  • La dédiabolisation du Front national. Marine Le Pen évite les dérapages verbaux qui ont diabolisé son père, oubliant ainsi toutes les références à la seconde guerre mondiale et à la Shoah. Souriante, moderne dans son look, comme l’explique Michèle Cotta dans Le Nouvel Économiste , cette jeune femme joue de sa féminité, parle avec à la fois clarté et conviction, et parvient à attirer à elle des nouveaux adhérents plus jeunes.
  • Un discours recentré sur l’économie et le social. Longtemps, le programme du Front National s’est limité à l’immigration et la sécurité. Dès qu’elle s’est présentée à la candidature de son parti, Marine Le Pen a voulu élargir les thèmes : elle «s'est fixée pour principal objectif de donner une visibilité au programme économique et social du FN, afin d'élargir son audience en vue de l'élection présidentielle de 2012», note Le Nouvel Observateur dès janvier 2011. Et c’est vrai que Marine Le Pen ne rate pas une occasion de dénoncer le chômage des jeunes ou «les dégâts provoqués par l’Europe » sur l’économie et les finances françaises.

Les raisons externes de cette progression du FN

  • L’échec de Nicolas Sarkozy à 13 mois de la présidentielle. Pour l’instant, le chef de l’État paraît ne pas choisir entre la volonté de dialoguer avec les Français et son désir de prendre de la hauteur . Le remaniement de novembre 2010 n’a pas eu l’effet de rebond qu’il espérait dans l’opinion. «L’affaire Michèle Alliot-Marie» et l’incapacité de la France à accompagner les révolutions arabes a joué contre Nicolas Sarkozy. Qualifié de «président des riches» , il tarde à faire la réforme fiscale du patrimoine: si la mort du bouclier fiscal paraît actée, la question de l’Impôt sur la fortune n’est pas tranchée. Enfin, l’hôte de l’Élysée semble vouloir chasser sur les terres du Front national en lançant son débat sur l’islam (renommé débat sur la laïcité) et en tolérant - jusqu'à un certain point - les dérapages verbaux contre les immigrés.
  • L’absence de projet sérieux de la part du Parti socialiste. Aujourd’hui, plusieurs leaders du Parti socialiste reconnaissent que la droite n’est pas «seule responsable» de la montée du FN. Ainsi, Malek Boutih , membre du bureau national du PS, reconnaît que son parti n’est pas encore une force de proposition : «L’effondrement de Nicolas Sarkozy crée un vide politique que le PS ne comble pas», reconnaît-il dans une interview au Parisien. «Nous sommes pour l’heure incapables d’offrir une alternative. Et ça pèse dans la montée du FN. Nous ne proposons pas de discours sur des sujets de vie quotidienne, la sécurité, l’immigration... » Mercredi 9 mars sur RTL, François Hollande se déclare «interpellé» par le score de Marine Le Pen. «Je continue à faire des propositions, notamment sur la place des jeunes dans notre pays et sur ce qu'on fait pour leur insertion» , affirme le député de Corrèze, en appelant une nouvelle fois au rassemblement du PS.
  • La montée des partis protestataires. Le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon comme le Front national de Marine Le Pen surfent sur la vague de protestation qui s’élève chez les Français. Au-delà des problèmes économiques et sociaux, ils dénoncent les récents coups de canif dans la morale publique: à droite, c’est par exemple le énième report du procès des emplois fictifs dans lequel se trouve impliqué Jacques Chirac, tandis qu’à gauche, ce sont les soupçons de clientélisme, voire de fraude dénoncés par Arnaud Montebourg à propos de la fédération des Bouches-du-Rhône du Parti socialiste .

En 13 mois, tout va sans doute changer

  • Il reste 13 mois avant l’élection présidentielle. Nicolas Sarkozy n’a pas, aujourd’hui, d’autre opposition que celle de Marine Le Pen. En attendant qu’ait lieu la primaire socialiste, il n’y a pas de candidat de gauche pour «faire le job», ou plutôt, il y en a trop . Elle occupe alors un espace qui ne sera bientôt plus libre et en profite pour lancer des débats à droite : l’immigration, l’islam. Pour l’instant, Nicolas Sarkozy et l’UMP utilisent la carte Front national pour créer les conditions d’un nouveau 21 avril, affirme l’Agence France-Presse qui cite des politologues.
  • Gagner un an trop tôt, c’est perdre. Jamais un candidat annoncé gagnant dans les sondages un an avant l’échéance ne s’est retrouvé élu. On l'a dit pour DSK , on peut aussi le dire pour Marine Le Pen. On l’a vu lorsque Valéry Giscard d’Estaing s’est présenté pour son second mandat en 1981 ; on l’a constaté également quand Édouard Balladur a été battu sur le poteau, en 1995, par Jacques Chirac qui semblait condamné et se trouvait abandonné par la plupart de ses amis.
  • On attend le vrai débat républicain. Le débat national sur les grands sujets de société n’a pas démarré, faute de candidat d’opposition officiel . Lorsque celui-ci sera désigné à gauche, la machine médiatique et démocratique se mettra en route : on assistera à des discussions sur le chômage des jeunes et des seniors, une fiscalité plus juste, une politique étrangère plus claire. Les questions de la laïcité, la sécurité, l’immigration, devraient être traitées de manière plus approfondies et forcément moins caricaturale.

Pourquoi Marine Le Pen ne gagnera pas

  • Un candidat unique à droite. A droite, on sent poindre un «désir d’y aller» chez des centristes comme Hervé Morin , l’ancien ministre de la Défense, Jean-Louis Borloo , le patron du Parti radical recalé au poste de Matignon, et bien sûr, Dominique de Villepin. Mais le président est «le meilleur candidat de la droite», répète à l’envi François Fillon, en dénonçant par avance «les candidats de division» . De quoi calmer les ardeurs. Villepin fait l’objet d’une attention toute particulière de la part du président Sarkozy qui l’a reçu à deux reprises . Il faut dire que l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac «pèse» 7% dans le sondage Harris Interactive du Parisien (1), et ce, au moment où il vient de déchirer sa carte de l’UMP. Deux raisons pour que le chef de l’État le «cajole». L’objectif, pour ce dernier, est d’être le candidat unique de la droite, même si François Bayrou , crédité de 8%, risque de se maintenir.
  • Un candidat unique au PS. Les primaires socialistes sont prévues pour le mois de juillet 2011 mais elles pourraient être avancées si Dominique Strauss-Kahn annonçait sa participation à ette élection interne à la faveur de la réunion du G8, fin mai à Deauville. Dès lors, à gauche aussi, on y verrait plus clair avec, en principe, un seul candidat socialiste face à Marine Le Pen.
  • Un Front républicain face à Marine Le Pen. Quel que soit le candidat qui serait opposé à Marine Le Pen, un socialiste ou Nicolas Sarkozy, comme le 21 avril 2002 , les partis républicains appelleraient à voter contre la candidate du Front National. La victoire du candidat de droite serait bien évidemment plus large que celle d'un candidat de gauche, en raison d'un report de voix plus systématique à gauche qu'à droite.

On peut alors imaginer, sans prendre trop de risques, qu'au fil des mois, la cote de popularité de la représentante du Front national va peu à peu se normaliser, et pronostiquer que les chances de la voir entrer à l’Élysée en mai 2012 vont devenir insignifiantes, voire nulles.

(1) Enquête Harris Interactive réalisée en ligne pour Le Parisien du 28 février au 3 mars 2011. Échantillon de 1618 individus inscrits sur les listes électorales issus d'un échantillon représentatif de la population française, âgée de 18 ans et plus.

(2) Sondage Harris Interactive réalisé en ligne pour Le Parisien les 5 et 6 mars 2011. Echantillon de 1347 individus inscrits sur les listes électorales, issus d'un échantillon représentatif de la population fraçaise âgée de 18 ans et plus.

(3) Enquête réalisée par l’Ifop pour France-Soir les 13 et 14 décembre 2010 auprès d’un échantillon national représentatif de 970 personnes âgées de 18 ans et plus. Méthode des quotas.

(4) Sondage Ifop réalisé pour France-Soir les 16 et 17 février, par l'intermédiaire d'un questionnaire autoadministré en ligne et auprès d'un échantillon de 949 personnes inscrites sur les listes électorales.

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