Remaniement : la revanche du « collaborateur » François Fillon

Sauf coup de théâtre, le président de la République n'a guère d'autre choix que de reconduire le Premier ministre à Matignon.

«Méfiez-vous de l’eau qui dort», dit le proverbe. «Méfie-toi d’un Fillon qui se tait», doit se dire Nicolas Sarkozy qui, de retour de Séoul en avion de la République , où il a participé au sommet du G20 , et à la veille du remaniement annoncé depuis mars 2010, c’est-à-dire la déconfiture des régionales, découvre l’étroitesse de la marge de manœuvre que lui a laissée son «collaborateur». En ce week-end où le chef de l’État et le Premier ministre consultent pour former le gouvernement avant de le révéler lundi 15 novembre, le constat est amer: il est loin, ce 22 août 2007, quand le Président détendu, bronzé car il rentrait de vacances, déclarait devant les journalistes de la presse quotidienne régionale: «Je suis payé pour décider. Le Premier ministre est un collaborateur . Le patron, c’est moi.»

Prendre le même et recommencer

Au fil de ses trois ans et demi de «collaboration», François Fillon s’est émancipé. Au point de pratiquement dicter aujourd’hui au président de la République, les grandes règles du remaniement qui doit redonner un second souffle au quinquennat de ce dernier. Première contrainte : abandonner un Jean-Louis Borloo carbonisé par une «campagne» pour Matignon commencée beaucoup trop tôt, alors même que n’était pas réglée la crise de la réforme des retraites. Le futur Premier ministre a disparu, frappé en pleine bataille par un «tir ami» : quand François Fillon a traité de «zozo» son ambitieux ministre de l’Écologie, des Transports et de l’Énergie pour l’avoir laissé dire à la télévision qu’il n’y avait pas de pénurie d’essence , alors que la moitié des stations-service étaient en panne sèche. Ensuite, les «snipers» de l’UMP ont achevé le travail, prévenant l’Élysée qu’ils ne voulaient pas d’un centriste à Matignon et souhaitaient garder Fillon.

Deuxième contrainte: reprendre François Fillon et recommencer. A moins d’un pas de côté de dernière minute un peu risqué –prendre un troisième homme-, Nicolas Sarkozy n’a guère d'autre choix que de reconduire dans ses fonctions son actuel Premier ministre. Les sondages l’affirment: les Français le préfèrent à tout autre pour mettre en œuvre la politique économique et sociale qu’ils attendent désormais. Après tout, François Fillon a été ministre du Travail et de la Cohésion sociale sous Jacques Chirac, il peut tout naturellement prendre en charge le dossier du chômage des jeunes et celui des seniors, et ouvrir des négociations avec les partenaires sociaux . Quant au chantier de la fiscalité, notamment la suppression du bouclier fiscal , il le mènera à bien, à condition qu’il soit épaulé par un ministre rigoureux: soit avec Christine Lagarde confirmée dans ses fonctions de ministre de l’Économie, soit avec Alain Juppé qui prendrait le portefeuille élargi au Budget si elle devait occuper le Quai d’Orsay en remplacement de Bernard Kouchner .

Assembler les pièces d’un puzzle conçu par un autre

Agacé, Nicolas Sarkozy n’a plus qu’à assembler les pièces d’un puzzle qu’il n’avait pas imaginé et qui a été conçu par un autre. Il aurait pourtant dû se méfier de «François». De ses sourires énigmatiques, presque tristes, de ses silences qui ne disent pas toujours oui, voire de ses soupirs chargés de sens d’éternel clown blanc. Par exemple, quand le dimanche 26 septembre, sur France 2 , François Fillon a expliqué, l’œil pétillant de malice, à Laurent Delahousse que «Nicolas Sarkozy n’était pas son mentor», qu’il n’avait jamais eu de mentor; quand les Français ont imaginé, dans la même interview, qu’il s’apprêtait à quitter Matignon et qu’il l’a laissé croire. Ou encore quand le mercredi 3 novembre, devant un parterre d’ingénieurs surpris réunis à Matignon, le Premier ministre a fait l’éloge de sa propre gouvernance et demandé au Président, dans un sourire à peine plus large, à rester à son poste : «On ne gagne rien à changer de cap au milieu de l’action».

Au sommet de l’État, l’Auguste et le clown blanc

Une parole économisée, des phrases qui font mouche, c’est la marque de François Fillon, même quand il se fâche. Un sourcil qui se lève, un sourire qui s’esquisse, pas de rodomontades, c’est le style de l’homme, même quand il jubile. Tous les signes distinctifs du clown blanc. L’exact contraire de Nicolas Sarkozy qui bouge et qui parle.

«Dans le grand cirque politique», expliquait le 31 octobre 2010 Jacques Julliard, chez Thierry Ardisson sur Canal+, «il y a toujours une répartition des rôles entre le Président et le Premier ministre… Pour que ça fonctionne, il y a un clown blanc et un Auguste, un placide et un agité». Et l’éditorialiste d’expliquer que le général de Gaulle (clown blanc) avait Michel Debré (Auguste), que Georges Pompidou (Auguste) avait Pierre Messmer (clown blanc), avant de conclure : «Jean-Louis Borloo est un deuxième Auguste, ça ne pourrait pas fonctionner».

Au sommet de l’État, ces deux-là n’ont pas choisi leur rôle, mais Nicolas Sarkozy fait l’Auguste et François Fillon le clown blanc. Est-ce pour cela que le couple fonctionne et qu’il s’apprête à resigner jusqu’en 2012?

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