Retraites, dette: la France est-elle impossible à réformer?

Après la Grèce et l'Irlande, la France va-t-elle faire faillite, faute de se réformer ? C'est ce que prédit l'économiste américain Nouriel Roubini.
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«Les finances publiques de la France ne sont pas en meilleur état que celles des pays surendettés de la zone euro comme la Grèce ou l’Irlande ». Nouriel Roubini , économiste américain dont les prises de position particulièrement pessimistes lui ont valu une renommée internationale, a estimé vendredi 19 novembre, sur la chaîne de télévision CNBC , que si la France en était arrivée à ce stade critique, c’est qu’elle était «incapable de se réformer».

Les Français «n'ont rien fait d'un point de vue structurel, leur déficit budgétaire est élevé, politiquement ils sont limités dans leur capacité à faire des réformes. C'est juste qu' (...) ils n'en sont pas encore au même point» que les pays ayant des difficultés à se refinancer sur les marchés de la dette, a-t-il poursuivi, selon le journal Le Monde .

Nouriel Roubini a pris l’exemple de la réforme des retraites : « C'est le début d'une politique d'austérité qu'il va falloir mener au fil du temps. Pour un petit changement comme celui-ci, on a une forte résistance politique. Qu'est-ce que ça va donner quand on verra des réformes radicales?» Et d’évoquer la situation politique critique dans laquelle se trouve le président Sarkozy: il «est arrivé au pouvoir en disant «je vais faire beaucoup de réformes». Il ne l'a pas fait. Maintenant il est affaibli , il pourrait perdre les élections, et par conséquent il retarde la rigueur et les réformes».

Cette vision de l'expert américain correspond-elle à la réalité ou relève-t-elle d’un cliché qui colle à l’image du Français vu de l'étranger, râleur, assis sur ses avantages acquis et prêt à descendre dans la rue pour les conserver?

Contre la réforme dépendance et la réforme fiscale

Un récent sondage donne une première indication. Si l'on en croit le baromètre mensuel BVA (1) pour Les Échos, France Info et Absoluce, les deux prochains chantiers annoncés par Nicolas Sarkozy sur la dépendance des personnes âgées et sur la fiscalité soulèvent déjà des réserves de la part des Français avant même qu’ils n'en connaissent les modalités. «La mise en place d'un cinquième risque pour les personnes âgées dépendantes ne sera pas une partie de plaisir, note Les Échos . Certes, une majorité de Français (51 % contre 44 %) se dit «prête à payer» pour financer cette réforme, selon ce sondage. Mais aucune des pistes évoquées ces dernières semaines n'emporte réellement l'adhésion». Pour financer cette mesure, seuls 24% se déclarent pour une seconde journée de solidarité, 19% accepteraient une assurance obligatoire pour les plus de 50 ans et 14% trouveraient juste une augmentation de la CSG pour les retraités.

Même réaction négative de la part de nos concitoyens pour la réforme de la fiscalité du patrimoine (suppression du bouclier fiscal et en même temps de l’Impôt sur la Fortune): «45 % des sondés s'y déclarent «opposés» contre 44 % «favorables», écrit Les Échos qui cite Gaël Sliman, le directeur adjoint de BVA : «la politique économique du gouvernement n'a quasi jamais été aussi impopulaire, avec 68 % de «mauvaises» opinions et 28 % de «bonnes» (…) La fin de la séquence sur les retraites, le remaniement et l'intervention du chef de l'État à la télévision, ne lui ont pas permis d'inverser la tendance et de rebondir. Au contraire».

Il est clair que les Français n’ont pas digéré la réforme des retraites qui repousse de deux ans l’âge de départ légal (à 62 ans) et celui de départ à taux plein (à 67 ans). On se souvient que les deux tiers de nos concitoyens ont soutenu les syndicats pendant les trois derniers mois de crise sociale.

La France est-elle réellement un pays ingouvernable ?

Raymond Aron , l’intellectuel de droite que l’on a longtemps opposé à Jean-Paul Sartre, le penseur de gauche, disait au général de Gaulle: « Les Français font de temps en temps une révolution mais jamais de réformes».

Christophe Barbier, le directeur de la rédaction de L’Express , n’est pas loin de le penser, lui qui constate que les conflits sociaux, comme celui des retraites, «s'achèvent trop souvent en blocages, manifestations et défaite pour l'un ou l'autre camp (…) C'est chaque fois la même rengaine du conservatisme, mi-alibi, mi-excuse: bien sûr, en France, la réforme est possible, elle est même souhaitée, mais cette réforme est inacceptable, elle se trompe de sujet, d'objectif ou de méthode», écrit-il avant d’égrener la longue liste des réformes abandonnées: le CIP d'Edouard Balladur, le CPE de Dominique de Villepin, la réforme des retraites d’Alain Juppé, celle de l’école libre de François Mitterrand, celle du Sénat qui contraignit le général de Gaulle à quitter le pouvoir.

Parmi les causes, l’absence de dialogue social, l’incapacité à négocier normalement du patronat et des syndicats, mais aussi «les grèves qui ravagent le pays non pas parce que les syndicats y sont trop forts, mais à cause de leur faiblesse».

En 1995, en plein conflit sur le Contrat première embauche (CPE), la revue communiste et antilibérale Regards avait organisé une table ronde avec notamment Annick Coupé, porte-parole de Solidaires. « Cette polémique autour d’une France qui ne serait pas réformable, nous y avons droit à chaque nouvel épisode de conflit social, disait-elle. Le mot «progrès» lui-même, dans notre camp, globalement, a disparu, c’est un constat, pour céder la place notamment au terme de «réforme» (…) Et pendant ce temps, le libéralisme s’est approprié de son côté le mot «réforme», lui collant les mots de «modernité» et de «souplesse», contre «l’archaïsme » et le «conservatisme» des forces historiquement dites progressistes».

Un déficit de dialogue social

Le philosophe «libéral de gauche» Nicolas Tenzer , auteur de La Réforme impossible (2), fait l'objet d'une étude sur sens-public.org . L'intellectuel relève «nombre de déficiences dans la gestion contemporaine de l’État et des réformes. Qu’il s’agisse des impôts ou de l’assurance maladie, il insiste tantôt sur le déficit de dialogue et de négociation, tantôt sur le manque d’imagination pour établir les bases de consensus. L’effet d’annonce pallie souvent l’absence de constance politique et caractérise le management de l’urgence et de la crise».

François Rachline , directeur de l'Institut Montaigne (laboratoire d'idées) et professeur à Sciences-Po rappelait dans La Croix , le 3 novembre dernier, que la France ne sait pas anticiper les problèmes et donc les réformes: « Cela fait vingt-cinq ans que l’on parle du problème des retraites et on attend d’être acculé par les déficits pour engager une réforme.»

Le professeur estime encore que pour engager une vraie réforme «systémique» des retraites, il faudrait se donner une dizaine d’années et donc commencer tout de suite, sans attendre 2013 , c’est-à-dire après l’échéance de la présidentielle. «Les Suédois ont mis trois ans à préparer l’opinion publique à la nécessité d’une réforme. Celle-ci a pris ensuite huit ans, avec des alternances politiques qui n’ont jamais remis en cause le processus. Est-ce que ce modèle est transposable en France ? Je n’en sais rien. Mais ce que nous a appris ce mouvement est que quand on touche à quelque chose d’important dans la vie des gens, il faut savoir prendre le temps».

Une dette publique de 1842 milliards

La question est de savoir si, pour réformer, la France dispose de ce temps, notamment au niveau de sa dette publique. L’Allemagne et la Grande-Bretagne prennent des mesures radicales pour redresser leurs finances publiques, sans pour autant jeter des millions de leurs citoyens dans la rue. Incapable de se réformer avec autant d’efficacité (et de dégâts sociaux et humains), la France court-elle vers la faillite comme ses voisines, la Grèce et l’Irlande?

L’ensemble de la dette brute des administrations publiques est de 1842 milliards d'euros à fin 2009 . La quasi-totalité de l’impôt sur le revenu sert chaque année à payer la «charge de la dette», c’est-à-dire les seuls intérêts de celle-ci; ils se montaient, en 2005, à 47,5 milliards d’euros et à 50 milliards, l’année suivante. Cette charge (15% du budget national) est le deuxième poste budgétaire de l’État, juste derrière l’Éducation nationale et avant la Défense. A la charge de la dette s’ajoute bien sûr le capital de la dette elle-même, qui représente 80 milliards d’euros, soit l’ensemble des ressources fiscales des entreprises. En tout, le «service de la dette», c’est-à-dire la somme à verser chaque année, capital et intérêts compris, se monte à 118 milliards d’euros, soit l’équivalent ou presque des ressources de la TVA.

Mais cela ne semble pas effrayer Christine Lagarde, la ministre de l’Économie et des Finances. Ne pas avoir reculé sur la réforme des retraites, malgré la contestation sociale des dernières semaines, a permis, dit-elle, à la France d’adresser un message aux «marchés financiers» désireux «d’acheter de la dette française» : notre pays bénéficie encore de la note «AAA» attribuée aux bons débiteurs qui remboursent leurs créanciers intégralement, en temps et en heure.

Voilà qui contredit le point de vue de Nouriel Roubini. D’autant que l’État prévoit de réduire son déficit public de 7,7% du produit intérieur brut fin 2010 à 6 % fin 2011, première étape pour atteindre 4,6% fin 2012, 3% fin 2013 et 2% fin 2014.

Le problème c’est que sur les 30 dernières années, la France apparaît comme l’un des plus mauvais élèves de l'Europe. Elle a laissé filer sa dette pour relancer la croissance en 1981, lutter contre le chômage et les crises économiques en 1993 et en 2008, payer les retraites des fonctionnaires non provisionnées depuis 2000... L’État gère mal l’argent qu’il n’a plus. En septembre 2007, François Fillon affirmait être «à la tête d'un État qui est en situation de faillite sur le plan financier », provoquant une polémique qui n’est toujours pas éteinte. Ce n'est certainement pas la prédiction de l'économiste américain Nouriel Roubini qui va la stopper. Bien au contraire.

(1) Le sondage BVA pour Les Échos, France Info et Absoluce a été réalisé par téléphone les 19 et 20 novembre, auprès d'un échantillon de 1.010 personnes représentatif de la population française.

(2) La Réforme impossible , de Nicolas Tenzer paru chez Flammarion en 2004.

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