Retraites : pourquoi les syndicats engrangent les adhésions

Les syndicats ont attiré des milliers de nouveaux adhérents pendant leur combat contre les retraites. Effet de mode ou mouvement de fond?
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«Depuis début septembre, la CGT a enregistré 60 000 adhésions supplémentaires, rien que sur son site internet. La hausse est de 60 % par rapport à l'an dernier à la même époque. Personnellement, même en 2003, je n'avais pas connu un tel accueil de la population». Yves Jalmin, membre de l'union locale CGT des 7e et 8e arrondissements de Lyon, conseiller confédéral à la vie syndicale, au siège de la CGT à Montreuil explique au Progrès de Lyon , le 20 octobre dernier, que le conflit des retraites a relancé les adhésions syndicales.

Une tendance qui se confirme dans la plupart des autres syndicats, comme l’écrit Nord-Éclair , le 7 novembre. «Côté CFDT, François Chérèque relève un pic d'adhésions important au lendemain de toutes les manifestations. La CFE-CGC constate ces deux derniers mois une augmentation de 23 % par rapport à la même période l'an dernier. Enfin, Annick Coupé, porte-parole de Solidaires, n'avance pas de chiffre mais assure qu'il y a «beaucoup de prises de contact» et «qu'a priori, les adhésions augmentent».

Parmi les nouveaux adhérents, on trouve des jeunes et des femmes ainsi que des salariés du privé qui n’ont jamais cotisé à un syndicat. Pourquoi cet attrait soudain alors que la tendance générale, depuis des années, est à l’effondrement du nombre des adhésions ?

Les Français attaqués au cœur du système de protection sociale

D’abord, les Français ont eu le sentiment d’être attaqués au cœur de leur système de protection sociale qui leur semblait définitivement acquis depuis plus d’un demi-siècle. Dans un État providence comme la France qui garantit, à travers 600 régimes de base et 6000 régimes complémentaires , une retraite par répartition méritée après toute une vie de travail, la loi sur la réforme a été considérée comme une grave injustice. Les Français n’ont pas accepté de devoir attendre deux ans de plus pour atteindre l’âge légal (62 ans) ou l’âge de départ à taux plein (67 ans), même si le gouvernement leur a dit qu’il fallait garantir le système pour les générations futures.

«On a le mandat» des Français pour poursuivre le mouvement, affirme Bernard Thibault (CGT) à l’Agence France-Presse , le 14 octobre, en soulignant que «les trois quarts de la population disent que cette réforme est mauvaise». Même analyse de François Chérèque (CFDT): «Les gens nous demandent de continuer». Il est vrai que les sondages leur donnent raison. Les Français souhaitent que le chef de l’État recule sur ce dossier. «Un récent sondage publié par France-Soir confirme que le mouvement social a renforcé les syndicats, dont l'action est jugée positivement par 57 % des Français», note aussi Le Monde .

Les syndicats apparaissent responsables et solidaires

Ensuite, les syndicats apparaissent comme raisonnables aux yeux de nos compatriotes, à l’image de la CGT et de la CFDT qui refusent, par exemple, d’appeler à la grève générale que réclame de son côté Jean-Claude Mailly, de Force Ouvrière. Dès le 10 septembre, l’Élysée salue d’ailleurs «l’esprit de responsabilité» des syndicats sur la réforme des retraites qui permettra d'éviter «un affrontement insupportable». Le seul moment où les Français se désolidarisent des syndicats, c’est pendant la pénurie d’essence provoquée par le blocage des dépôts et des raffineries.

L’opinion apprécie également les propositions que font les syndicats, notamment la CFDT qui obtient ainsi quelques amendements de la part du Sénat sur la pénibilité et la retraite des mères de trois enfants ou d’un handicapé, mais aussi sur la remise à plat du système de retraite en 2013. Elle salue également la main tendue par François Chérèque à Laurence Parisot, la patronne du Medef, pour ouvrir des négociations sur le chômage des jeunes et des seniors. Une proposition saisie au vol par le gouvernement.

L’opinion publique apprécie surtout l’union syndicale qui contraste avec la longue tradition de division entre les principales centrales. Or, durant ce conflit, et depuis deux mois, l’Intersyndicale composée de centrales dures et de réformistes (CGT, CFDT, CFTC, FO, CGC, FSU, UNSA et Solidaires) maintient vaille que vaille cette unité même si, depuis l’essoufflement du mouvement, le front unitaire est de plus en plus difficile à préserver. Ainsi, jeudi 4 novembre , après quatre heures de tractations difficiles, les syndicats ont évité l’éclatement et décidé de se retrouver lundi 8 novembre pour définir la suite à donner au mouvement. Ils entendaient d’abord mesurer l’ampleur de la mobilisation lors de la journée de manifestation du samedi 6 plutôt que de céder aux tentations de divisions.

Peu de transparence sur le nombre des adhérents

Cette attitude responsable et cette solidarité intersyndicale plaisent aux salariés du public comme du privé. Depuis septembre, les syndicats enregistrent donc un afflux de nouveaux adhérents. Mais ce phénomène pourrait toutefois n'être qu'éphémère, affirment les sociologues.

L'historien Stéphane Sirot tempère cette hausse dans Nord-Éclair . «On assiste à un phénomène de «zapping» militant. On prend une carte pendant une manifestation ou une grève et on ne va pas forcément la renouveler… L'adhésion à un syndicat est souvent liée à une victoire syndicale alors qu'en l'espèce, il s'agit plutôt d'une défaite. Ce serait vraiment quelque chose d'inédit d'avoir de nombreuses adhésions dans un contexte d'impression de fin de conflit.»

De son côté, Dominique Andolfatto, professeur de sciences politiques à l'Université de Nancy et auteur, avec Dominique Labbé, d’une Histoire des syndicats(1), estime que les organisations syndicales «ne sont pas transparentes sur le nombre de leurs adhérents».

«La CGT (en) annonce officiellement 720 000 contre 523 800 réels, la CFDT 803 000 contre 447 100 réels, FO 800 000 contre 311 350 réels», écrit l’ Ifrap (Institut français pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques) en citant les deux sociologues.

«Même flou en ce qui concerne le financement des centrales. La loi de 1884, dite Waldeck-Rousseau , n’oblige pas les syndicats, comme toute personne morale, à déposer leurs comptes. Résultat : nul ne connaît exactement le montant des financements publics consentis par l’État aux syndicats ni le nombre de personnels ou de locaux mis à disposition».

Pour les deniers publics, les estimations sont proches de 600 millions d’euros par an tandis que les mises à disposition de personnels seraient de l’ordre de « 40 000 postes de fonctionnaires », selon Dominique Andolfatto.

Le taux de syndicalisation des salariés est très faible en France : 7,6 % en 2005 quand l’Allemagne compte 25 % de syndiqués, le Royaume-Uni 30 % et la Suède 80 %. Le pourcentage de salariés français affiliés à une organisation syndicale ne cesse de décliner : 25 % en 1950, 18 % en 1975 et 7,6 % aujourd’hui. Et encore, avec des disparités entre le public (20%) et le privé (moins de 5%).

«En Europe, il faut être syndiqué pour avoir le chômage»

Sur le site de la CFDT , on peut lire un débat très intéressant entre Marcel Grignard, secrétaire national du syndicat, et le professeur Andolfatto: «La CFDT ne conteste pas la réalité d'un taux très faible de syndicalisation se situant autour de 7% à 8% des salariés, dit Marcel Grignard. La CFDT a cependant 815 000 adhérents. Les syndicats doivent tout faire pour augmenter leur nombre d'adhérents». Il explique la différence entre la syndicalisation française et européenne : «La raison la plus importante est que, dans la plupart des pays européens, pour bénéficier par exemple de l'assurance chômage en Suède ou en Belgique, il faut être syndiqué. De ce fait, la majorité des salariés se syndiquent. En France, ces systèmes sont paritaires depuis toujours».

Le professeur Andolfatto insiste, de son côté, sur «une certaine singularité du syndicalisme français»: «La courbe de syndicalisation s'est effondrée depuis les années 1980. La resyndicalisation que la CFDT ou d'autres organisations attendaient ne s'est pas produite, et le déclin d'effectifs semble même s'accélérer ces dernières années. La deuxième caractéristique, c'est l'éclatement en huit centrales, au contraire de ce qu'on observe dans d'autres pays. Beaucoup ne comprennent pas tant de divisions».

C’est sans doute cette unité retrouvée (pour combien de temps ?) qui explique en partie ce nouvel essor des adhésions syndicales. Adhérer à un syndicat n’est cependant pas un service gratuit. Cela coûte entre 0,75% du salaire net pour la CFDT et 1% pour la CGT, tandis que Force Ouvrière évoque «le revenu d’une heure de travail par mois». Les cotisations sont déductibles d’impôts à hauteur de 66% dans la limite de 1% des revenus.

(1)Histoire des syndicats (1906-2006), par Dominique Andolfatto, Dominique Labbé, Editions du Seuil, 2006, 378 p., 24 euros.

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