Sarkozy, Fillon, DSK, Royal, héros du roman de la présidentielle

La politique est un spectacle qui, en période électorale, se nourrit des sondages quotidiens. Un feuilleton entre réel et fiction jusqu'à la présidentielle.

C’est un peu Plus belle la vie version politique. Chaque jour, le roman-feuilleton de la présidentielle offre des épisodes plus haletants les uns que les autres. Et les héros de cette dramatique émergent, se maintiennent avec plus ou moins de bonheur ou passent à la trappe au gré des sondages d’opinion. Voyez ces derniers temps. Quatre personnages évoluent dans l’histoire loin devant tous les autres, à dix-huit mois de l’échéance de 2012: Nicolas Sarkozy, François Fillon, Dominique Strauss-Kahn et Ségolène Royal.

Nicolas Sarkozy, dans le rôle de JR

A tout seigneur, tout honneur, c’est d’abord le président de la République qui fait l’objet du plus grand nombre d’enquêtes, sondages et autres baromètres. Personnage haut en couleur , toujours en première ligne au point qu’on lui a longtemps reproché son «hyper-présidence» , il se prête volontiers à tous les rôles pour le plus grand bonheur des chroniqueurs politiques: sorte de «JR» dans Dallas pour ses opposants, il serait un homme providentiel pour ses amis, un héros obsédé par le désir de réformer la France pour son bien et parfois malgré elle. Deux baromètres, pas moins le mettent en scène ces jours-ci.

Selon le sondage LHE (1) réalisé pour Le Nouvel Observateur les 3 et 4 décembre dernier, «le Président stagne» à 35% d’opinions favorables, sans avoir été en mesure de profiter de sa réforme des retraites ni de son remaniement ministériel. « L’épisode Borloo , la résurgence de l’ affaire Karachi et son "off" peu délicat auprès de journalistes en marge du sommet de Lisbonne ont sapé ses efforts de reconquête de l’opinion», explique l’institut LHE dans l’hebdomadaire.

«Faux», rétorque de son côté Le Point en s’appuyant sur une enquête Ipsos (2) réalisée les mêmes jours. Si le pourcentage de Français qui se déclarent désormais favorables à l'action du Président est bien le même (35%), ils sont «5% de plus que le mois dernier», ce qui fait écrire au magazine: «Nicolas Sarkozy remonte la pente». A l’origine de cette embellie, le remaniement ministériel et l'attitude «plus présidentielle» du Président.

Qui faut-il croire? Le Nouvel Observateur ou Le Point ? La question, à peine posée, devient obsolète: un sondage n’est-il pas rien d’autre qu’une photographie à un moment «T», une image éphémère qui, dès le lendemain de son apparition devient une fiction ?

François Fillon, le «collaborateur revanchard»

Depuis des mois, le Premier ministre est un «bon client» pour les instituts: il surfe dans les sondages sur des vagues de plus en plus hautes, dépassant même ces jours-ci la barre symbolique des 50 % d’opinions favorables (51%, +7 points depuis septembre, selon LHE). Pour Le Point , François Fillon «poursuit son ascension», totalisant 48 % d'opinions favorables (+ 5 points). «Mieux encore, il fait désormais plus d'heureux que de mécontents puisque les Français ne sont plus que 45 % (- 3 points) à lui être défavorables». Le chef du gouvernement est porté par les sympathisants de l'UMP mais aussi, ce qui est moins attendu, par ceux de l'UDF-MoDem.

Ces résultats d’un Premier ministre à la personnalité complexe et aujourd'hui au mieux de sa forme, qui prend sa revanche face à un président affaibli donnent parfois des idées aux journaux et aux sondeurs. À l’occasion, ces derniers n’hésitent pas à créer des situations irréalistes mais spectaculaires, comme la participation de François Fillon… à la présidentielle de 2012. L'actuel Premier ministre battrait Martine Aubry s'il l'affrontait au second tour en 2012, avec 51% des voix contre 49% pour la première secrétaire du PS, selon une enquête de Harris Interactive pour Marianne (3). Mieux, le Premier ministre ferait un score supérieur à celui de Nicolas Sarkozy: le chef de l'Etat ne recueillerait que 49% des voix dans un face à face avec Martine Aubry (51%) et serait donc battu par la première secrétaire du PS. Écrire alors que le Président pourrait laisser la place à son Premier ministre, s’il devait rester au plus bas dans les sondages, est une tentation pour les observateurs politiques, désireux d'entretenir le suspense le plus longtemps possible dans le feuilleton de la présidentielle.

DSK, le héros récurrent des sondages

Un troisième personnage joue systématiquement le rôle de jeune premier ou de chevalier blanc dans les sondages: c’est sans conteste Dominique Strauss-Kahn . En tant que personnage de roman, il offre de nombreux avantages puisqu’il est entouré de mystère. Silencieux sur son intention de se lancer dans la bataille de 2012, tenu à une obligation de réserve en raison de son prestigieux poste de patron du Fonds monétaire international , il nourrit tous les fantasmes de l’opinion. Défenseur des pays fragilisés par leur dette astronomique, contre la voracité des marchés monétaires, il apparaît comme un recours possible pour sortir la France de l’ornière économico-financière dans laquelle elle paraît enlisée.

Dès lors, les instituts de sondage font de DSK le héros récurrent de toutes leurs enquêtes. Et le plus extraordinaire, c’est qu’à chaque fois, depuis des mois maintenant, le directeur du FMI se situe à des niveaux stratosphériques dans les enquêtes d’opinion. Ce qui fait dire à Marie-Eve Malouines sur France Info , dès le 25 novembre 2009: «C’est un homme dont parle beaucoup le monde politique, mais qui lui-même est peu bavard. Sans jamais se prononcer sur la vie politique française, Dominique Strauss-Kahn est le meilleur présidentiable du PS, à en croire les derniers sondages.»

En août 2010 , plus d'un Français sur deux (55%) souhaite que «la gauche gagne la prochaine présidentielle», selon une étude Vivavoice (4) parue dans Libération. Dominique Strauss-Kahn est alors plébiscité par 44% des Français pour l'emporter. Il obtient d’ailleurs 58% d’opinions favorables. Une percée confirmée par le sondage TNS-Sofres (5) que publie, jeudi 26 août, Le Nouvel Observateur: DSK l'emporterait de 18 points sur Nicolas Sarkozy avec ... 59% des voix contre 41%.

C’est le caractère incontournable du personnage qui pousse les sondeurs à en faire systématiquement l’adversaire privilégié du Président sortant. Une stabilité impressionnante pour ce candidat qui fait durer le suspense sur son éventuelle candidature, au point de bloquer toute la stratégie du Parti socialiste pour 2012, et notamment, celle de sa première secrétaire, Martine Aubry .

Ségolène Royal, la fausse ingénue

Dès lors, les sondeurs commencent à se désintéresser de la députée-maire de Lille, peu encline à jouer les premiers rôles, pour lui préférer sa rivale, Ségolène Royal . Profitant des atermoiements du PS, cette dernière est revenue dans le jeu dont elle semblait écartée depuis plusieurs mois . Une preuve que le Parti socialiste, qui a longtemps pris cette femme politique atypique pour une ingénue, a intérêt à compter avec elle, sinon sur elle. Contre toute attente, c’est elle qui a été leur candidate en 2007 et qui, malgré le mépris des éléphants, notamment DSK et Laurent Fabius, a réuni sur son nom 47% des voix des Français face à Nicolas Sarkozy. Or, voilà que Ségolène Royal, une comédienne née, au visage de Madone et au caractère de bagarreuse, se remet en selle pour 2012, pour le plus grand bonheur des instituts de sondage et des commentateurs politiques.

Selon un sondage CSA publié dans Le Parisien (6), Dominique Strauss-Kahn emporterait la primaire avec 29 % des suffrages, mais juste devant Ségolène Royal (19 %) qui réapparaît donc sur le devant de la scène et tire ainsi bénéfice de sa pré-candidature. Viennent ensuite Martine Aubry (16 %), François Hollande et Arnaud Montebourg à la traîne avec 3% des intentions de vote, devant Manuel Valls (2%), Pierre Moscovici (1 %) et Benoît Hamon (1 %).

Ségolène Royal n’est pas pour autant au bout de ses peines, ce qui permettra au feuilleton de rebondir plus tard: selon une autre enquête, Ifop cette fois, réalisée pour France-Soir (7), une majorité de Français désapprouvent la candidature de la présidente de la région Poitou-Charentes (63 %). Néanmoins, les sympathisants du PS sont majoritairement d’accord avec la décision de Ségolène Royal (57% contre 43%).

On le voit, le casting des sondages évolue en fonction de l’actualité et du volontarisme des personnalités politiques. Ces six derniers mois, le roman-feuilleton de la présidentielle de 2012 a connu de nombreux rebondissements et il nous en promet d’autres dans les dix-huit mois qui restent.

Les héros ne meurent jamais

Jour après jour, d'ailleurs, chacun prend plaisir à attendre les épisodes à venir. Il y a d’abord les acteurs eux-mêmes de ce petit théâtre, les hommes et les femmes politiques qui découvrent, en temps réel, leur cote de popularité, condition de leur maintien dans ce soap opéra quotidien. Ensuite, les auteurs de la pièce ( les instituts de sondage ) ont intérêt à entretenir un suspense haletant pour continuer de vivre de ces petits morceaux de réalité éphémères et hautement périssables qu’ils doivent, jour après jour, remplacer par des épisodes inédits.

Les éditeurs qui, quotidiennement, publient ces rebondissements dans leurs journaux, ne cachent pas leur ambition de préserver leurs ventes . La publication, chaque mois, d’un baromètre leur permet ainsi, espèrent-ils, de fidéliser leurs lecteurs comme jadis les romans-feuilletons des Dumas, Sue et autres Ponson du Terrail dans La Presse ou Le Constitutionnel.

Le public n’est pas le dernier à aimer les sondages, lui qui est à la fois le juré et le spectateur, le donneur d’opinion et celui qui la découvre dans son journal favori, une fois qu’elle est passée par la moulinette des sondages. Ces instituts et la presse sont les deux rouages d’une même machine à fabriquer des feuilletons politiques avec leurs stars et leurs groupies. Mais il convient d’y prendre garde: comme dans les vraies fictions, les héros ne meurent pas vraiment ni ne gagnent jamais tout à fait. Pour la présidentielle de 2012, il faudra attendre le 6 mai 2012, date du second tour, pour connaître le nom du vainqueur et donc, le mot de la fin.

(1) Sondage LHE-Le Nouvel Observateur réalisé les 3 et 4 décembre 2010 par téléphone, auprès d'un échantillon de 957 personnes âgées de 18 ans et plus (méthode des quotas).

(2) Sondage Ipsos-Le Point réalisé les 3 et 4 décembre 2010 par téléphone auprès d'un échantillon national représentatif de 959 personnes âgées de 18 ans et plus (méthode des quotas).

(3) Enquête réalisée en ligne les 9 et 10 novembre 2010, sur un échantillon de 910 individus de l’access panel Harris Interractive âgés de 18 ans et plus (méthode des quotas).

(4) Sondage Vivavoice-Libération réalisé du 18 au 20 août 2010 par téléphone auprès d'un échantillon de 1 003 personnes âgées de 18 ans et plus (méthode des quotas).

(5) Sondage Tns-Sofrès-Le Nouvel Observateur réalisé les 20 et 21 août 2010 auprès de 948 personnes âgées de 18 ans et plus (Méthode des quotas).

(6) Sondage CSA- Le Parisien- Aujourd’hui en France réalisé les 1er et 2 décembre 2010 auprès de 930 personnes âgées de 18 ans et plus (méthode des quotas).

(7) Enquête Ifop-France-Soir réalisée les 2 et 3 décembre 2010, auprès de 547 sympathisants de gauche, issu d’un échantillon de 1.011 personnes âgées de 18 ans et plus (méthode des quotas).

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