«Sniper» puis ministre : la deuxième vie de Frédéric Lefebvre

Le malaise dont il a été victime mercredi 8 décembre marque la mort symbolique du «sniper» de Nicolas Sarkozy et la naissance du secrétaire d'État.

Il y a des reconversions difficiles, voire impossibles. Ainsi, on n’a jamais vu un chroniqueur sportif devenir champion de football. En revanche, le contraire existe: par exemple, Bixente Lizarazu tient avec talent le micro de RTL et de TF1 après avoir été vainqueur de la Coupe du Monde 1998.

Hospitalisé au Val-de-Grâce pour un «léger malaise»

Peut-on devenir ministre de la République sans risquer sa peau face à des adversaires politiques vengeurs, après avoir été pendant des années le «porte-flingue» tantôt redouté, tantôt moqué de Nicolas Sarkozy, le «sniper» qui tire sur tout ce qui bouge? C’est le pari que tente aujourd’hui Frédéric Lefebvre. Un changement de métier, un franchissement de la barrière qui sépare, d’un côté, les commentateurs de la vie politique, qu’ils soient au service d’un journal, d’un parti ou d’un homme, et de l’autre, les vrais acteurs de la démocratie, les élus de la nation ou les ministres.

Frédéric Lefebvre, 47 ans, le nouveau secrétaire d'Etat chargé du Commerce, de l'Artisanat, des Petites et moyennes entreprises, du Tourisme, des Services, des Professions libérales et de la Consommation («l'intitulé le plus long de tout le gouvernement» selon Les Échos ) vient de payer cher sa reconversion politique. Chahuté déjà à deux reprises par les députés de l’opposition à l’Assemblée nationale, les 17 et 30 novembre dernier, il a été hospitalisé mercredi 8 décembre à la mi-journée à l'hôpital du Val-de-Grâce à Paris, «à la suite d’un léger malaise», «pour des examens de contrôle», a indiqué une porte-parole du ministère.Voilà qui rappelle le malaise vagal dont avait été victime, en juillet 2009, Nicolas Sarkozy, alors qu'il faisait son traditionnel jogging.

Un porte-parole de l’UMP qui joue les «porte-flingue»

Le porte-flingue est mort, vive le secrétaire d’État! pourrait-on écrire. Car avec ce malaise, au-delà du stress provoqué par le changement de fonction, Frédéric Lefebvre semble en finir, d’une manière hautement symbolique, avec sa vie passée de «phénomène médiatique», ou encore de «troll informatique» selon les formules de la journaliste Titiou Lecoq qui dresse de lui un portrait peu flatteur, sur Slate , en septembre 2009. Il «respecte finalement une maxime assez simple: il vaut mieux passer pour un crétin, un gaffeur, un provocateur, un réactionnaire, un porte-flingue, que pour rien du tout. En bref, qu'il faut exister à tout prix dans le cirque médiatique et que pour cela il suffit de donner aux médias ce qu'ils veulent, au hasard de la polémique facile».

C’est vrai que Frédéric Lefebvre n’en rate pas une. En tant que porte-parole de l’UMP, il dégaine sur tous les sujets, accuse l’Agence France-Presse de censurer les communiqués de l’UMP, recommande à Ségolène Royal de consulter un psychiatre , vante la dénonciation des passeurs comme un «devoir républicain» dans les affaires de travailleurs clandestins, reproche à Internet, faute de contrôle, de «faire des victimes», fait l’amalgame entre les internautes et les violeurs, les dealers, les racistes et les psychopathes. Partisan de mettre «la toile» sous tutelle du CSA, il propose également de taxer les sites collaboratifs au profit de France-Télévisions. Autant de déclarations fracassantes qui provoquent parfois les lazzis, souvent la colère des mondes de la presse, de la politique et de la culture.

Une carrière dans le sillage de Nicolas Sarkozy

«Frédéric Lefebvre (...) est le hussard de Nicolas Sarkozy», note La Dépêche , le 14 novembre 2010, «au service duquel, depuis 15 ans, il met son énergie et sa gouaille, quitte à endosser, sans états d'âme apparents, le rôle du cerbère». C'est vrai que son entrée au gouvernement «récompense une fidélité indéfectible». Conseiller de Nicolas Sarkozy, quand celui-ci est ministre du Budget (1993), il devient son assistant parlementaire (1995-2002) puis son chargé des relations avec le Parlement quand ce dernier est nommé ministre de l’Intérieur et ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie.

Tisseur de réseaux pour le compte de son patron, Frédéric Lefebvre n’est pas étranger à l’accession de Nicolas Sarkozy au poste de président de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), véritable tremplin pour la candidature à la présidence de la République, comme l’explique Wikipedia . «Après avoir créé le «pôle relation élus» de l’UMP en novembre 2004, il devient quelques mois plus tard directeur de cabinet du président de l'UMP, puis membre de son équipe de campagne pour l' élection présidentielle de 2007 . Lors de la réorganisation de l'UMP qui suit la victoire de Nicolas Sarkozy , il est nommé secrétaire national de l’UMP chargé de l’économie, des finances publiques et des nouvelles technologies».

Aux législatives de 2007, le nouveau président de la République n'oublie pas les services rendus: il place Frédéric Lefebvre comme suppléant du député d’Issy-Les-Moulineaux, André Santini (Nouveau Centre). Ce dernier entre au gouvernement Fillon II et le suppléant devient alors député UMP sans avoir été élu, puis porte-parole de l'UMP. A ce titre, mais aussi en tant que membre de la Commission des Finances, rappelle encore Wikipedia , il multiplie les déclarations sur, pêle-mêle, «les niches fiscales, les retraites, les prêts à taux variable, le tarif social pour le gaz, la participation des salariés aux résultats des entreprises, les règles anti-concentration pour les chaînes hertziennes, l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne...».

Le «sniper» se fait «flinguer» à l’Assemblée nationale

Depuis 2007, Frédéric Lefebvre n’a jamais caché son désir d’être ministre. Il lui faudra attendre le troisième gouvernement Fillon pour décrocher, à 47 ans, son premier maroquin. A la sortie du conseil des ministres, mercredi 1er décembre 2010, Christine Lagarde présente sa nouvelle équipe, celle qui va conduire la politique économique du pays jusqu’à la fin du quinquennat. A côté de la patronne de Bercy, d'Éric Besson, ministre de l'Industrie, de l'Énergie et de l'Économie numérique, de Pierre Lellouche, secrétaire d'État au Commerce extérieur, on voit sur la photo du Figaro le nouveau secrétaire d'État des PME, du Tourisme et de la Consommation qui s’efforce de sourire modestement. Il est allé chez le coiffeur, porte des lunettes à grosses montures et ferme le bouton de sa veste, pour faire sérieux .

Mais les députés, notamment les éléphants du PS, ont de la mémoire. Derrière ses nouveaux habits, ils n’oublient pas celui qui, durant des années, les a harcelés de ses saillies plus ou moins élégantes. Et ils se vengent. Le 17 novembre 2010, il subit un bizutage en règle. Moins de deux semaines plus tard, il répond sous les huées à une question du député Nouveau centre, Raymond Durand sur l’imposition des auto-entrepreneurs . «Mais l'intéressé, loin de tomber dans le piège, est resté imperturbable», note Les Échos qui cite même un ministre étonné: « Il n'est pas sorti de ses gonds. Il s'en est vraiment très bien tiré».

Mieux, il semble que Christine Lagarde lui soit reconnaissante d’avoir, au milieu des quolibets, réussi à désamorcer la polémique sur les auto-entrepreneurs en promettant que «les 70 000 auto-entrepreneurs qui ont reçu à tort des avis d’imposition alors qu’ils n’avaient pas de chiffre d’affaires verront ces avis annulés et ceux qui ont payé la nouvelle contribution foncière seront remboursés». Frédéric Lefebvre fera-t-il un bon ministre ? Il est sans doute trop tôt pour le dire, même si sa décision de maintenir les soldes flottants est saluée comme positive par les consommateurs.

Nul doute que le petit break imposé par son hospitalisation arrive à point nommé pour le secrétaire d’État. Le «sniper» de Nicolas Sarkozy va en profiter pour tenter de changer définitivement d’image et de stature. Reste à savoir si les députés lui accorderont, pour sa deuxième vie politique, une seconde chance.

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