Violences entre élèves à l'école : le rapport qui inquiète

Une étude menée par l'Observatoire de la violence à l'école montre que 11,7% des élèves sont harcelés à l'école. Le ministère met en place une parade.
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Globalement, les élèves de 8 à 12 ans se sentent bien dans leur école. Mais qui a dit qu’elle était un plaisir pour tous ? 11,7% des petits garçons et des petites filles vivent un véritable enfer dans la cour de récréation, au point de faire des cauchemars la nuit et de se rendre en cours à reculons. Plus d’un élève sur 10, en effet, sont victimes de harcèlements de toutes sortes, injures, violences morales, physiques et même sexuelles, voire rackets. C’est ce que révèle l’étude de l’Observatoire international de la violence à l’école , menée de fin 2009 à fin 2010 auprès de 12 326 écoliers dans 153 établissements et financée par l’Unicef .

Noellie, une fillette morte de harcèlement

Éric Debarbieux a présenté ces résultats étonnants mardi 29 mars lors d’une conférence de presse. De quoi émouvoir le ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, qui a décidé la création d'un « Conseil scientifique contre les discriminations à l'école » . Présidé par François Heran, un démographe, ancien directeur de l'Institut national des études démographiques, ce Conseil s’appuiera notamment sur les propositions de l’Observatoire de la violence à l’école.

« D'après l'étude, les phénomènes de « victimation » restent plutôt limités puisque près de neuf élèves sur dix (88,9%) déclarent se sentir «tout à fait bien » ou « plutôt bien » à l'école et plus de sept sur dix disent n'être « jamais » victimes de violences ou «très occasionnellement», note l’Agence France-Presse .

« Elles ont toujours existé, les « têtes de Turcs» , écrit France-Soir , l'enfant qui, sans trop savoir pourquoi, devient le souffre-douleur d'un groupe, d'une classe ». Et Europe1 de citer le triste exemple de la petite Noellie, une fillette d’origine haïtienne qui est morte à force de harcèlement. Il y a eu d’abord des injures racistes, puis du racket et enfin des étranglements dans la cour de l’école: « Je lui disais de se défendre », explique la maman de Noellie . « Eh bien, elle a été punie parce qu’elle se défendait et quand elle se plaignait à ses professeurs, ils lui répondaient : « ce n’est pas grave, on verra cela plus tard ». Quelques jours avant sa mort, elle avait confié être victime de strangulations de la part d’un autre enfant. « Elle avait mal à la tête. On ne savait pas pourquoi. Elle a fini par tomber dans le coma ».

Toutes les sortes de harcèlement

Le premier stade de la violence est psychologique. Un enfant est un peu différent des autres, par exemple, il bégaie, est un peu trop renfermé, ou alors trop sage pendant les cours, ou encore d’une origine ou d’une culture différente. Cela suffit parfois pour qu’il se retrouve marginalisé. « Bouboule », « intello », « rouquemoute » : les noms d’oiseaux ne manquent pas dans les cours de récré (…) écrit Le Parisien . « On savait bien qu’enfance ne rime pas avec innocence. On pouvait se douter que les écoles primaires ne sont pas des sanctuaires de bisounours ». Le Figaro se montre précis : « Dans le détail, un peu plus de 16% des enfants répondent être affublés d'un prénom méchant, 25% ont été injuriés et 14% ont fait l'objet de rejet ».

Le deuxième stade, ce sont les coups distribués pendant les interclasses, voire le racket entre un grand et un petit qui devient alors son souffre-douleur. « Pour les violences physiques, dit encore Le Figaro , 17% ont déjà été frappés souvent ou très souvent» tanbdis que « les vols et le racket concernent moins de 3% des élèves ».

Viennent ensuite des agressions apparemment anodines mais d’ordre sexuel : 20% des élèves confient qu’ils ont fait l’objet de voyeurisme aux toilettes, 14% ont été forcés de se déshabiller et 20% contraints d'embrasser un autre enfant. Des actes dont sont victimes aussi bien les garçons que les filles.

De nouvelles formes de violences

Les jeux dangereux ont fait leur apparition dans les cours d’école, notamment celui du foulard, cette autostrangulation censée provoquer des sensations fortes, ou ceux de l’aérosol, de la salade, du silence ou du cercle infernal. Très souvent, ce sont les souffre-douleur qui en sont les premières victimes et parfois même, ils en meurent, comme le montre cette enquête de TF1 .

Internet excite aussi l’imagination des harceleurs. «Ce phénomène s'étend aux nouvelles technologies, précise Europe1 : aujourd'hui, dès 8 ans, certains élèves règlent leur compte via Facebook». Ce que confirme le blog bigbrowser. Lemonde : « Autre cause de dépression (chez les jeunes) : le harcèlement en ligne. (L’agence) AP rappelle le suicide de cette adolescente de 15 ans l’année dernière, harcelée sur Facebook ». On se souvient aussi du suicide d’un jeune Américain après que son homosexualité a été révélée sur les réseaux sociaux.

7sur7.be raconte de son côté le canular lamentable dont a été victime une jeune fille sur internet : « Les copines de classe d'une adolescente se créent un faux profil masculin sur Facebook et se font passer pour l'amoureux de la jeune fille. Elles vont jusqu'à orchestrer le faux suicide du jeune garçon fictif, accusant leur camarade de sa mort (... ) L'adolescente, dévastée, décide de contacter la famille pour présenter ses condoléances et s'excuser, mais en vain ». Après plusieurs semaines de culpabilité, la jeune fille apprend la vérité: ce jeu stupide qui l’a détruite a été organisé par sa meilleure amie.

Décrochage scolaire, absentéisme, tendances suicidaires

Éric Debarbieux estime qu’il faut agir vite pour aider les enfants victime de ces harcèlements : « Une enquête sur 50 adolescents auteurs de tentatives de suicides a montré que tous avaient subi du harcèlement à l’école », affirme-t-il. « Les pédopsychiatres qui héritent d’adolescents à l’estime de soi dévastée ont déjà tiré la sonnette d’alarme, écrit Le Parisien , en adressant une lettre ouverte en janvier à Luc Chatel. Lequel mandatait le même Debarbieux pour lui suggérer des pistes de prévention dans un rapport qui lui sera remis le 12 avril et devrait annoncer des mesures lors d’assises nationales organisées début mai ».

« Les auteurs rappellent les conséquences des harcèlements répétés, poursuit de son côté Le Figaro : décrochage scolaire, absentéisme, perte d'image de soi, tendances dépressives et suicidaires.Une forte corrélation existe aussi entre le fait de maltraiter ses petits camarades durant les années passées à l'école et celui de connaître des problèmes avec la loi en tant qu'adulte ».

Pour autant, il ne faudrait pas en conclure que ces cas de harcèlement se produisent davantage dans les banlieues à problèmes : « C'est un autre gros enseignement de l'étude, précise Éric Debarbieux : il n'y a pas plus de harcèlement dans les écoles classées « ZEP » (éducation prioritaire, les plus en difficulté) que dans les établissements normaux ».

Comment combattre le harcèlement ?

« Si les enseignants sont alertés et formés, le harcèlement a tendance à baisser, confirme dans une interview à l'AFP Jean-Pierre Bellon, co-auteur du livre Harcèlement et brimades entre élèves (1). Une sensibilisation précoce est nécessaire « car c'est souvent un phénomène qui naît à l'école primaire avant de se structurer à l'adolescence », ajoute-t-il».

Le 26 janvier dernier, un collectif composé notamment du pédopsychiatre Marcel Rufo, du philosophe Edgar Morin et d’autres intellectuels, inquiet de voir le développement du harcèlement à l’école, a adressé une lettre ouverte aux ministres de l’Éducation nationale, de la Santé, de la Cohésion sociale, mais aussi à la Halde et à la Défenseure des enfants. «Nous souhaitons attirer votre attention sur la question des enfants harcelés à l’école, maltraitance à l’origine des phénomènes de « souffre-douleur » ou de « bouc-émissaire ». Nous saisissons donc vos instances afin de trouver des solutions précises et concrètes pour protéger ces jeunes et l’ensemble de la communauté éducative », écrivent-ils.

Désireux de lutter contre ce « school bullying » (le harcèlement à l’école), le ministre Luc Chatel, a choisi le même jour que la révélation de l’étude de l’Unicef pour annoncer la mise en place du Conseil scientifique contre les discriminations à l'école. Il y a sans doute urgence.

(1) Harcèlement et brimades entre élèves, la face cachée de la violence scolaire , de Jean-Pierre Bellon et Bertrand Gardette, éditions Fabert, 2010, 201 pages, 20 euros.

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