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THIERRY PASTORELLO

Publié dans : Les articles Culture de Thierry Pastorello

Aux sources du terrorisme / Hélène L'Heuillet, Paris, Fayard, 2009

Le terrorisme porte la destruction de notre monde et de notre pensée. Cette phrase pose de manière concise la problématique de cet ouvrage.

L’auteur est maîtresse de conférences en philosophie à l’université de Paris Sorbonne et psychanalyste. Elle produit une excellente analyse sur ce que le terrorisme implique au niveau psychologique, du point de vue de ceux qui en sont les victimes, et du point de vue de ceux qui en adoptent les postures. Comme le souligne Hélène L’Heuillet, le terrorisme nous démunis, car il menace non seulement nos vies, mais aussi nos cadres symbolique. C’est pourquoi, tout acte terroriste doit produire de l’effroi, tant soit au niveau de l’attente, que de la mise en scène de l’acte. L’auteur nomme judicieusement ceci, la mise en scène de l’horreur. Si la guerre classique constitue une défense du territoire, le terrorisme se fonde lui sur la dissolution de la cause nationale. L’islamisme se fonde sur la critique des idéologies nationales : le nationalisme restreint l’action au niveau d’un état. Par contre, la cause islamiste se veut universaliste. Le terrorisme n’est pas une volonté de retour à une religion ou une tradition des pères. Il s’agit, comme le note Hélène L’Heuillet, d’une interprétation nouvelle, et qui s’apparente à un combat révolutionnaire. La tradition des oulémas est rejetée, car soupçonnée d’avoir été influencée par la pensée grecque et occidentale. Ainsi, les nazis avaient inventé un père, et ce dernier s’opposait au père réel. La formation de l’auteur lui permet de mobiliser les connaissances de la psychanalyse. Ainsi, elle note combien l’enfant en grandissant, et comme le remarquait Sigmund Freud (1856-1939), renonce à ses pulsions, et la vie intellectuelle prend le dessus sur la vie pulsionnelle. Le terrorisme constitue-t-il une victoire de l’élément pulsionnel sur l’intellect ? La comparaison avec le racisme nazi semble pertinente, car celui-ci inaugure un combat pour l’identité, et à travers un territoire cadrant avec une forme d’idéalisation raciale, et qui fait l’impasse sur l’histoire d’un espace. Il s’agit d’un espace mythique et non réel, et il porte en lui la destruction du réel. Nous pourrions établir ici un lien, à travers cette analyse par les structures du terrorisme et non par l’idéologie qui le soutient, avec les travaux d’Hannah Arendt (1906-1975), qui produisait une analyse des systèmes totalitaires par les structures et non par les idéologies. 

Hélène L’Heuillet établit comme source du terrorisme l’anarchisme russe de la fin du XIXe et début XXe siècle. Elle cite le parti populiste russe Zemlia y Volia. En 1876, il s’organise autour d’un noyau clandestin surnommé les « Troglodytes » et qui prône l’action violente.Ainsi, l’islamiste serait l’héritage d’une tradition syncrétique qui contient l’héritage révolutionnaire anarchiste. Effectivement, ces groupes islamistes ont comme source non seulement une vision étroite des traditions, mais aussi une volonté proprement révolutionnaire au plan de la méthode. Comme le remarque judicieusement l’auteure de cet essai, les groupes islamistes empruntent volontiers une rhétorique anticapitaliste et anti-impérialiste en privilégiant les cibles américaines. Encore, faudrait-il faire avancer la situation des Etats-Unis d’Amérique comme superpuissance, pour expliquer cette surexposition des USA. L’un des liens que réalise Hélène L’Heuillet, est cette façon dont les anarchistes du XIXe siècle, et les islamistes ont d’ignorer la nation politique. Ceci n’est pas à assimiler à de l’internationalisme. L’internationalisme ne nie pas la nation, mais il l’a dépassé. Au contraire, l’anarchisme russe du XIXe siècle et l’islamiste d’aujourd’hui l’ignore et il nie le fait national. Il s’agit d’idéologies transnationales. Les islamistes sont mondialistes, car ils se pensent comme musulmans avant d’être issus de leurs propres pays. Un autre trait de comparaison qu’ose l’auteure de cet ouvrage est l’argument de l’humiliation. Chez les anarchistes russes du XIXe siècle, la source de cette humiliation se situe dans l’ordre social, et la population opprimée est l’humanité dans son ensemble. Par contre, pour les islamistes, la partie opprimée de l’humanité sont les musulmans. 

Le nihilisme constitue une autre source du terrorisme. Le terrorisme est nihiliste par sa récusation du langage, au profit de l’action pure. Hélène L’heuillet cite l’universitaire et homme politique Armand Coquart (1906-1994). Ce dernier note que le nihilisme russe des années 1860 a un véritable discours, par contre le terrorisme marque un réel appauvrissement de celui-ci.Le nihiliste est celui qui envisage tout d’un point de vue critique. Cependant, cette critique est encore une forme de pensée. Si le nihiliste ne s’incline devant aucune autorité, le terrorisme en arrive au meurtre. Donc, il y a dépassement d’une forme de révolution culturelle. Friedrich Nietzsche (1844-1900) est convoqué pour définir la volonté d’en finir. L’incroyant est un esprit libre et il est pacifique. Il accepte l’instabilité et il abandonne toute idée d’harmonie. Par contre, l’incroyant nihiliste nie tout, et il se repose seulement sur sa volonté de tout nier. De fait, il ne peut avoir comme issue que la violence contre lui-même ou contre autrui. Cette réflexion est issue des Fragments posthumes automne 1887-mars 1888 de Friedrich Nietzsche. Elle permet de comprendre parfaitement la différence entre une pensée fondamentalement critique et une volonté de négation qui conduit à une seule expression : la violence. Le nihilisme prend aussi sa source dans le désespoir propre à la pensée d’Arthur Schopenhauer (1788-1860). Il s’agit d’une jouissance de la maladie. La souffrance devient une essence de la vie. Le désespoir qui l’accompagne conduit à la vengeance. Pour le nihiliste, le monde tel qu’il est ne devrait pas être, et le monde tel qu’il devrait être n’existe pas. De là, le nihiliste retombe sur la négation de tout et in fine sur la violence comme expression. 

La dernière partie de l’ouvrage envisage les rapports entre terrorisme, modernité et démocratie. Le terrorisme est l’ennemi de la démocratie, car cette dernière repose sur le dialogue, la discussion et le débat. Le terrorisme viole les procédures délibératives propres aux démocraties. L’auteure dénonce aussi l’attitude de Jean Baudrillard (1929-2007) et Jacques Derrida (1930-2004) qui auraient tentés d’expliquer certains actes terroristes par l’attitude de la puissance américaine. En quelque sorte, et schématiquement, les américains auraient fabriqués Oussama Ben Laden. Ceci est discutable, car on ne peut évacuer la réflexion sur l’origine de ces actes, et au sein même des sociétés occidentales. La recherche des causes ne signifient pas une critique de fonds des sociétés démocratiques, et encore moins une excuse d’actes inqualifiables. Par contre, il est vrai que devant le terrorisme, les démocraties peuvent être amenées à se détruire en prenant des actes qui sont des négations de toute forme de démocratie, comme suspendre l’état de droit. Nous pouvons évoquer le Patriot act mis en place par l’administration Bush après le 11 septembre 2001. Il autorisait les services de sécurité à accéder aux données informatiques des particuliers et des entreprises, et ceci sans autorisation préalable. Enfin, en termes de terrorisme et démocratie de masse, Hélène L’heuillet note à juste titre, le rôle d’internet. Internet, comme elle le signifie, révèle un comportement de consultation, et non de confrontation critique des opinions. D’autre part, le terrorisme pose la question d’une humanité qui irait vers le bien, un rêve messianique. C’est dans cette problématique que s’infiltre l’acte terroriste : si l’humanité n’évolue pas dans le sens souhaité, alors il faut la détruire. L’auteure nomme cette attitude le messianisme de l’évènement. Il est marqué par un désespoir et une impatience. Il s’oppose au messianisme eschatologique qui est patience et espérance. Le premier entend précipiter les choses. 

Dans la conclusion de cet ouvrage, l’auteure note l’opposition fondamentale entre l’acte terroriste et la pratique démocratique. Dans le dernier cas, les médiations jouent un rôle essentiel dans les décisions. Dans le premier cas, il s’agit d’un passage à l’acte immédiat. Il y a une abolition du langage et une volonté de destruction irrémédiable. 

À propos de l'auteur

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THIERRY PASTORELLO

Je suis né en 1961 à Grenoble. Je suis bibliothécaire à la Bibliothèque nationale de France et historien des homosexualités et des mœurs.
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