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THIERRY PASTORELLO

Publié dans : Les articles Histoire de Thierry Pastorello

Des Chrétiens contre les croisades : XIIe - XIIIe siècle de M. Aurell

L' ouvrage de Martin Aurell, professeur d'histoire du Moyen âge démontre combien les croisades ne firent pas l'unanimité.

Il indique combien, à travers le cas emblématique des croisades et des pratiques d’absolution de crimes graves qu’elles occasionnèrent, et avant Martin Luther (1483-1546), certains appelaient à une réforme de l’Eglise et de ses pratiques. 

L’ouvrage se compose de quatre parties : la première partie pose la question de la réalité d’une guerre sainte chrétienne. La deuxième partie aborde la perte de Jérusalem lors de la troisième croisade. La troisième partie aborde les détournements de la croisade notamment le sac de Constantinople en 1204, et les expéditions contre les cathares à partir de 1209, et contre les Hohenstaufen dans le sud de l’Italie au XIIIe siècle. La dernière partie indique l’extinction de la croisade à partir de la fin du XIIIe siècle. 

Lors de la première croisade (1096-1099), Martin Aurell indique combien certains dénoncèrent les massacres que cette expédition occasionna : Albert chanoine d’Aix-la-Chapelle dénonce les pogroms en Lotharingie.[1]Il déplore aussi le carnage qu’occasionna la prise de Jérusalem en juillet 1099.[2] De même indique-t-on l’interdiction des baptêmes forcés pratiqués contre les juifs. Leur présence rappellerait l’existence du Christ.[3] Certains prônent la paix. Le cardinal Saint Pierre Damien (1007-1072) souligne l’exemple du Christ et des apôtres face à leurs agresseurs, pour rappeler la condamnation de la violence. [4] Certains, comme le moine Anselme de Cantorbéry (1033-1109), et l’évêque Saint Yves de Chartres (1040-115), tout en prenant des précautions notent, pour l’un la supériorité de la vie monastique, et pour le deuxième certaines dérives violentes inhérentes à ceux participant à la croisade : ceci est une façon de critiquer et prendre des distances vis-à-vis de la croisade. L’échec de la deuxième croisade occasionne des réserves. Il s’agit d’un sentiment d’échec, voire d’inutilité de l’action des croisés. Le cistercien Otton (+1158) s’en prend violemment au moine Raoul, instigateur des pogroms à l’occasion de révoltes urbaines.[5]Pour d’autres (Otton de Freising 1114-1158) Raoul a manqué à la règle monastique, en prêchant de sa pleine autorité, et en suscitant l’instabilité. De même, pour Bernard de Clairvaux, les pogroms sont condamnables, car les juifs représentent le genre de vie et les racines du Christ. La perte de Jérusalem en 1187 donne lieu à des réactions conséquentes. Notamment les chansons de croisade exploitent la séparation amoureuse du croisé et de sa dame, et du sacrifice que ceci implique. Une autre contestation se fait jour, c’est celle concernant la dîme saladine. Cet impôt était chargé de financer la troisième croisade, qui fut un échec. Il portait sur les revenus et les biens. Martin Aurell signale la comparaison que réalise le clerc Etienne d’Orléans (1128-1203) avec l’oppression des hébreux en Egypte.[6]Au-delà, l’impôt pour financer la croisade fait l’objet d’un rejet au sein de la chrétienté. Enfin, l’opposition à la croisade prend aussi la forme d’un discours affirmant la supériorité de la prédication sur les armes, et en prenant pour exemple le ministère du Christ. Pierre le vénérable abbé de Cluny (+1156) prône le recours à la parole et à la raison, afin de faire triompher le Christianisme[7] Enfin, le détournement de la quatrième croisade aboutissant au sac de Constantinople en 1204 donnent lieu, et à la colère d’Innocent III (1161-1216), et à des réactions hostiles : on note combien ceci est le résultat de l’orgueil et de la cupidité.[8]De même, la croisade albigeoise à partir de 1209 donne lieu à des chansons en langue d’oc, hostiles à cette expédition. Martin Aurell cite les arguments avancés contre cette croisade en Occitanie, et conduisant à des pillages et des tueries. Ceci aboutit à l’anticléricalisme. L’expédition contre Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250) (empereur germanique et roi de Sicile) est aussi contestée, aussi bien par des clercs comme les moines de Saint Alban près de Londres, que par des princes allemands. Ici, ne peut-on pas y percevoir, une des origines de la réforme protestante ? Parallèlement, le roi de France Saint Louis (1214-1270) est battu en Egypte le 6 avril 1250 à la bataille de Fariskur, lors de la septième croisade. Le roi et une partie de son armée sont prisonniers. L’engagement de la papauté au côté de Charles Ier d’Anjou (1226-1285) aboutit à une contestation du clergé. La dernière partie de l’ouvrage explique l’extinction de la croisade à la suite de l’échec de Saint Louis lors de la 8eme croisade (1270), et la fin de l’ordre du Temple. L’ouvrage se termine par la déclaration de Jean Paul II en 2000, reconnaissant les infidélités à l’esprit de l’Evangile, qu’ont commis les croisés. 

Un ouvrage intéressant avec des sources nombreuses et solides. Il nous aide à comprendre le destin de l’Eglise dans les siècles suivants et jusqu’à la Réforme. 

[1] Martin Aurell, Des chrétiens contre les croisades XIIe – XIIIe siècle, Paris, Fayard, 2013, p. 19 

[2] Martin Aurell…op.cit., p. 24-27 

[3] Martin Aurell…op.cit., p. 23 

[4] Martin Aurell…op.cit., p. 35 

[5] Martin Aurell…op.cit., p. 59-60 

[6] Martin Aurell…op.cit., p. 125 

[7] Martin Aurell…op.cit., p. 169 

[8] Martin Aurell…op.cit., p. 210


À propos de l'auteur

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THIERRY PASTORELLO

Je suis né en 1961 à Grenoble. Je suis bibliothécaire à la Bibliothèque nationale de France et historien des homosexualités et des mœurs.
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