Bougres de vies de William Peniston et Nancy Erber

L'ouvrage de William A. Peniston et Nancy Erber rassemble le témoignage de huit homosexuels français du XIXe siècle

Mettre en parallèle les biographies de huit homosexuels français du XIXe siècle, au cours d’une période de basculement d’une conception théologique de la sodomie, à la création de ce vocable «homosexuel » incarnant la médicalisation des pratiques sexuelles dites perverses, est le but de cet ouvrage. Les éditeurs intellectuels sont : William A. Peniston, bibliothécaire et spécialiste d’histoire de l’homosexualité et l’universitaire Nancy Erber. Ces biographies ont toutes des similarités : recherche d’une hérédité morbide, éveil de sa particularité sexuelle à l’adolescence, expériences qui font chuter définitivement, part des discours des entrepreneurs de morale (médecins, juges, policiers).

Le premier témoignage est celui d’Arthur W., surnommé également la Comtesse Laure. On semble lire une aventure romanesque. Pourtant, si cette confession n’est pas à priori réalisée à l’intention du médecin, elle reflète une souffrance. C'est le récit d'une chute : le protagoniste finira par se prostituer. Il faut replacer ce récit dans le contexte de la médicalisation croissante de l’homosexualité à la fin du XIXe siècle, et son assimilation à diverses pathologies sociales, et notamment le voisinage avec la prostitution. il suffit de citer l'ouvrage du docteur Alexandre Parent-Duchâtelet (1790-1836) : L a prostitution à Paris au XIXe siècle paru en 1836. Des liens sont établis entre prostituées et certains homosexuels

Le docteur Ambroise Tardieu (1818-1879), professeur de médecine légale à Paris et auteur d’une somme « Etude médico-légales sur les attentats aux mœurs », éditée sept fois de 1857 à 1878 recueille en 1845 un témoignage anonyme : quatre passions successives pour quatre hommes sont décrites. Le médecin conclut à une perversion maladive des facultés morales.

Le neurologue Jean-Martin Charcot (1825-1893) et le psychiatre Valentin Magnan (1835-1916) examinent un homme, fasciné par la contemplation des hommes nus. Ils abordent l’homosexualité comme un symptôme plus global de dégénérescence. Ce témoignage date de 1882. Le sujet perçoit son homosexualité comme une pulsion morbide.

Le texte suivant concerne un homme, inculpé de tentative d’assassinat sur son compagnon et vu par le docteur Paul Garnier (1848-1905). L’homme ne paraît pas éprouver de culpabilité par rapport à ses mœurs. Paul Garnier diagnostique une inversion du sens génital. Cette' absence de culpabilité est perçue comme un marqueur signifiant la dégénérescence mentale. En 1896, Paul Garnier expertise un homme dénommé inverti, et inculpé d’outrage public à la pudeur. Le témoignage est clinique et chirurgical. L’expertise médicale propre insiste sur la morbidité de l’hérédité maternelle.

En 1905, deux praticiens, les docteurs Antheaume et Parrot examinent un certain Antonio, interné pour tentative de suicide. Dans la lettre d’adieu à ses parents, Antonio décrit ses tendances sexuelles comme une malédiction. Il se ressent comme inverti sexuel au sens propre « A six ans, j’étais une vraie fille .» [1] Parallèlement, il décrit le processus d’initiation à son homosexualité, notamment une passion amoureuse. Il se revendique et affirme qu’il n’y a pas de déshonneur à être inverti. [2] Il utilise pour justification l’argument que l’homosexualité aurait été admise à l’époque gréco-romaine. Ainsi attribue-t-il à l’intolérance la cause de ses déboires.

Le Docteur Alexandre Lacassagne (1843-1924) professeur de médecine légale et criminologue examine Charles Double. Ce dernier a commis un matricide purement crapuleux. Le texte est rédigé autour de cet acte. Cette autobiographie est orientée en fonction de l’acte criminel. Il est défini comme irrémédiablement inverti et inadapté socialement. Le récit doit expliquer l’aboutissement criminel du sujet. « Les êtres comme moi ne connaissent pas les demi-mesures, les moyens termes, les justes milieux, être ange ou démon… » [3] Son acte criminel est vu comme le produit de son milieu défavorisé. « J’avais bien du mal à gagner dans le monde ma misérable petite vie. » [4] Ce jugement n’est pas sans évoquer les propos de certains réformateurs sociaux, comme Honoré Antoine Frégier (1789-1860) sur les classes pauvres des villes. [5] Ces témoignages reflètent la médicalisation croissante de l’homosexualité et son assimilation à un stigmate fonctionnel de dégénérescence. Donc, est scruté l’hérédité du sujet afin de cerner des ascendants affublés de tares : alcoolisme….A la fin du XIXe siècle, les théoriciens de la dégénérescence dominent le discours sur l'homosexualité.

Le dernier récit reçu par Emile Zola, provient d’un jeune italien. Il est constitué de quatre lettres, datant successivement des années 1889 à 1896. Ce témoignage est une autobiographie plus qu’une confession, et de fait le ton n’est pas dramatique. Le sujet se pense aussi, pour paraphraser Marcel Proust, « une femme emprisonnée dans un corps d’homme. » [6] Tout au long de ce témoignage, le véritable homosexuel est celui se ressentant comme féminin : sous entendu le passif. A la fin du XIXe siècle, le vocable inverti stigmatise particulièrement l'homosexuel. Ceci signifie que cet homme physiquement homme est en fait psychiquement femme. De plus, ce témoignage semble particulièrement lever le voile sur les relations homosexuelles dans le cadre militaire.

Cet ouvrage rassemble judicieusement deux types de vécues de l’homosexualité : deux vraies autobiographies et six confessions pouvant comporter des éléments autobiographiques. Ces confessions sont réalisées sous la contrainte du praticien. De ce fait, comment peut-on séparer ce qui relève de la circonstance propre d’un interrogatoire, et ce qui peut être perçu comme sincère? Il est question d’hommes stéréotypés. Ne font-ils pas écran à la condition d’hommes plus discrets ?

[1] PENISTON William A & ERBER, Nancy (ed.), Bougres de vies : huit homosexuels du XIXe siècle se racontent, Cassaniouze, ErosOnyx, 2012, p. 99

[2] PENISTON William A & ERBER Nancy (ed.), op. cit ., p. 101

[3] PENISTON William A & ERBER Nancy (ed.), op. cit ., p. 107

[4] PENISTON William A & ERBER Nancy (ed.), op. cit ., p. 121

[5] FREGIER Honoré Antoine, Des Classes dangereuses de la population dans les grandes villes et des moyens de les rendre meilleures , Paris, J.-B. Baillières, 1840

[6] VAN BUREN Maarten, Marcel Proust et l’imaginaire , Amsterdam, Rodopi, 2008, p. 108

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