De l'hygiène corporelle à l'hygiène morale au XIXe siècle

Au cours du XIXe siècle le souci de la propreté et de l'hygiène du corps devient emblématique de l'ordre moral.
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Comme le souligne Alain Corbin: "à partir de 1750, on a peu à peu cessé en Occident de tolérer les miasmes urbains" [1] De fait, au XIXe siècle la malpropreté devient la cause de toutes les épidémies. Ce souci hygiénique va rapidement basculer vers l'hygiène morale.

La notion d'hygiène au XIXe siècle

Le XIXe siècle voit un renouveau de l’hygiène. Dès la fin du XVIIIe siècle, on s’inquiète des odeurs putrides propres à la ville. Elles font parties de ces fléaux dont la ville est porteuse. L’air devient un élément important de la santé des populations. Alain Corbin souligne combien, de 1770 à 1780, les savants déploient une activité importante pour repérer les effets des gaz sur l’organisme. [2] Les odeurs deviennent majeures dans la cause des épidémies. Il faut donc purifier l’espace public. Dès la fin du XVIIIe siècle, on prescrit le dallage des voies facilitant le lavage. Il faut aussi daller les fosses d’aisance… L’assèchement des marais participe de cette purification de l’espace public. Parallèlement, la propreté du corps devient un élément central pour une bonne santé. A partir du XIXe siècle, en effet, les médecins sont convaincus du lien étroit entre hygiène et santé. Les lieux d’entassement des hommes focalisent tout particulièrement les hygiénistes. [3] Cette préoccupation hygiénique fait de l’eau un vecteur de santé et le symbole de la pureté. Ainsi, il se révèle nécessaire d’éliminer la crasse et de veiller à la propreté des différentes parties du corps humain. La propreté constitue une marque de vertu. D’ailleurs, les individus malpropres sont susceptibles de colporter les épidémies et de favoriser le vice. [4] Ainsi, il est établi un lien direct entre propreté du corps et de l’âme. La malpropreté devient un signe de dérèglement des mœurs. Le pouvoir médical prend de l’ampleur et a le souci de développer l’instruction du peuple vis-à-vis des questions d’hygiène publique.

De l’hygiène corporelle à l’hygiène morale

Ainsi d’une notion globale d’hygiène on bascule dans l’hygiène morale. La malpropreté est un symbole d'absence de morale. Certains médecins chargés par les tribunaux d’expertiser des hommes accusés d’outrage à la pudeur, insistent sur leur aspect malpropre. [5] La prostituée également est dépeinte parfois comme manquante d’hygiène. Il est établi un parallèle entre la notion de classes malpropres et de classes vicieuses. Le sale est vicieux, car le vice est sale. Parallèlement, un excès de coquetterie fait craindre une tendance à la volupté et à l’indolence. Il en est ainsi de certains hommes identifiés comme des «pédérastes», et qui sont décrits par certains praticiens chargés de les expertiser, comme excessivement soucieux de leur coiffure ou autres. L’hygiène sophistiquée va de pair avec la paresse, le vice et l’oisiveté. Ainsi, oppose-t-on le soin excessif de propreté des peuples de l’Orient perçus comme voluptueux par certains hygiénistes, à l’hygiène corporelle civilisatrice des peuples de l’Occident.

Conclusion

Ce souci d’hygiène physique et morale est à replacer dans une préoccupation de l’ordre. La bourgeoisie prône des valeurs de retenu, de modération des instincts, d’épargne et d’ordre dans un contexte de progression du capitalisme. La propreté symbolise l’ordre et la malpropreté le désordre. Cette préoccupation hygiénique est aussi la marque de ce bio pouvoir définit par Michel Foucault (1926-1984), pouvoir qui s’exerce précisément sur les corps et qui a pour objectif la santé des populations.

[1] Voir Alain Corbin, Le Miasme et la Jonquille , Paris, Flammarion, 2008

[2] Voir Alain Corbin, Le Miasme et la Jonquille , op. cit., p. 25

[3] Alain Corbin, Le Miasme et la Jonquille , op. cit., p. 123

[4] Julia Csergo, Liberté, égalité, propreté : la morale de l’hygiène au XIXe siècle , Paris, Albin Michel, 1988

[5] voir Thierry Pastorello, «La stigmatisation particulière du pédéraste passif dans les enquêtes de médecine légale dans la première partie du XIXe siècle», L'Atelier du Centre de recherches historiques , 03.1.2009, mis en ligne le 13 janvier 2010. URL : http://acrh.revues.org/index1850.html.

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