Le concept de révolution selon Hannah Arendt

Dans un ouvrage intitulé "Essai sur la Révolution" Hannah Arendt oppose le devenir et la postérité des révolutions américaines et françaises
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Hannah Arendt (1906-1975) est une philosophe allemande naturalisée américaine. Ses travaux sur le totalitarisme, la modernité sont majeurs. Elle interroge la notion de modernité, les drames du XXe siècle dont elle est le témoin : jeune philosophe allemande, elle fuit l’Allemagne en 1933 à l’arrivée des nazis. Elle va aux Etats unis où elle fait une carrière universitaire. Dans son ouvrage intitulé Essai sur la Révolution , elle met en parallèle la Révolution américaine de 1775-1783 et la Révolution française de 1789-1799. Elle interroge ces deux évènements en termes de postérité et de devenir. Elle oppose une Révolution américaine prônant la liberté, à une Révolution française prônant l’égalité. De son point de vue, la première a réussie en installant un fonctionnement public dans un cadre traditionnel. La révolution française établit une rupture dans la tradition. Elle est selon la philosophe, la matrice de déviations politiques contemporaines.

Pourquoi la révolution américaine a réussie

La révolution américaine, explique Hannah Arendt, installe un modèle basé sur la notion de liberté. Elle a des visées plus concrètes, basées sur le vivre ensemble et l’association. Ainsi, elle construit un modèle politique et social, où les hommes sont liés par des promesses et un contrat, et non par un principe trop globalisant de souveraineté générale. Pour Hannah Arendt, la notion de souveraineté s’oppose à la liberté des citoyens, valeur mise en avant par le système américain. Dans la notion de souveraineté générale, la philosophe rejette la notion de « tout pouvoir réside dans le peuple ». Cette notion de peuple semble abstraite et trop totalisante par rapport à la notion de citoyens unis par des promesses personnelles. Surtout, la philosophe admire dans le système américain, l’équilibre et la coordination des pouvoirs entre les états et l’union. Le modèle américain installe une forme d’autorité équilibrée. Hannah Arendt souligne l’influence de Montesquieu (1689-1755) sur la révolution américaine : équilibre des pouvoirs et donc séparation des pouvoirs judiciaires législatifs et exécutifs assurant une stabilité de fonctionnement des institutions. La révolution américaine respecte et s’inspire de la tradition souligne t-elle. Aux Etats-Unis le pouvoir repose sur la transcendance. Ce qui est dégagé de toute tradition, est appelé à déraper selon Hannah Arendt.

Pourquoi la Révolution française comporte des erreurs notables

A travers la Révolution française, Hannah Arendt fustige plusieurs notions qu’elle perçoit comme porteuses d’absolu voire de totalitarisme. Les notions d’égalité, de souveraineté générale, d’absolu politique.

Hannah Arendt oppose la notion d’égalité à la notion de liberté. Elle voit dans cette passion égalitaire, toute rousseauiste de la Révolution française, une utopie qui cache une volonté de vertu intégrale, pouvant conduire à une insensibilité au mal : elle souligne à ce sujet, la vertu sans borne de Maximilien Robespierre (1758-1794). Ainsi, dès qu'elle fut au pouvoir, cette vertu de celui que l’on nommait l’incorruptible, provoqua des ravages dans la justice et le mépris des lois. [1] Cela veut dire que l’extrême compassion à la pauvreté provoqua un égalitarisme porteur de tyrannie. Derrière cette passion de l’égalité, Hannah Arendt dénonce un absolu politique, incarné entre autre par la notion de souveraineté générale. Elle note que vouloir libérer le genre humain de la pauvreté par le politique est dangereux. De là naît une violence terrifiante. [2] Elle prend comme exemple la Terreur 1793-1794 mais aussi la Révolution bolchevik russe de 1917. Pour Hannah Arendt, la souveraineté et la volonté générale, toutes deux définies dans la pensée de Jean Jacques Rousseau (1712-1778), s’opposent à l’action libre, propre à la condition humaine. Ces notions contredisent la pluralité, car la volonté générale est par nature une et indivisible. [3] La volonté générale s’oppose à la volonté de la majorité, somme des volontés individuelles. Par ailleurs, elle fait plusieurs fois un parallèle entre la Révolution française et la Révolution russe de 1917. Notamment, elle note que Robespierre établi la dictature du parti unique. [4] Elle perçoit un phénomène parallèle entre les révolutions françaises et russes : le conflit entre le système moderne du parti et les organes révolutionnaires soviets pour la révolution russe et sociétés populaires pour la Révolution française. Dans les deux cas le résultat est le triomphe du système du parti et l’échec du système des conseils.

Les ressorts de la pensée arendtienne

La pensée d’Hannah Arendt est traversée par deux principales préoccupations : l’autorité et la tradition. Hannah Arendt constate l’effritement des fondements de la tradition et de l’autorité, sur lesquelles avaient reposé les sociétés occidentales. Précisément, ces fondements se sont effrités, sous le coup des révolution du XVIIIIe siècle, et notamment la Révolution française. [5] On assiste à l’écroulement de l’autorité traditionnelle, doublé d’une mise en mouvement des pauvres. [6] Le problème des révolutions fut sur quoi faire reposer l’autorité. Hannah Arendt souligne l'impossibilité de fonder cette dernière sur la seule volonté générale. Ce qui l’inquiété dans la Révolution, est que l’homme prétend innover dégagé de toute référence traditionnelle. L’autorité a besoin d’une référence à une autorité transcendante. Il s’agit de valeurs communes qui lient les hommes entre eux. Il y a eu de fait rupture de la tradition. Elle définit la tradition comme continuité et autorité inhérente. Il s’agit en prenant l’exemple de l’histoire romaine, de la transmission du principe posé dans les commencements. [7] Cette rupture de la tradition ouvre la voie à un déracinement de l’homme, et ainsi nous entrons dans l’ère des masses modernes.

Cette pensée s’est bien sûr nourrie de l’expérience d’Hannah Arendt. Jeune allemande de confession juive, elle dut fuir son pays devant l’arrivée des nazis au pouvoir. Cette faillite l’a certainement marquée. Cette ascension des totalitarismes pose la question de l’origine de ces évènements. Pour Hannah Arendt, l’origine lointaine est à chercher précisément dans cette rupture de la tradition qui laisse les masses nues, d’où l’ascension des totalitarismes. Elle fit sa thèse sous l’autorité de Karl Jaspers (1883-1969), représentant de l’existentialisme chrétien. Ce courant insiste notamment sur l’union transcendante entre Dieu et l’être humain.

Cet Essai sur la révolution rédigé dans un contexte de guerre froide peut paraître par trop libéral. Cependant, il pose la nécessaire question du devenir de toute transformation révolutionnaire, ainsi que des limites d’un mouvement de transformation et également du fondement de toute autorité politique.

[1] Hannah Arendt, Essai sur la révolution, Paris, Gallimard, 1985, p. 129

[2] Voir Hannah Arendt, Essai sur la révolution, …op. cit., p. 165

[3] Voir Francis Moreault, Hannah Arendt, l’amour de la liberté : essai de pensée politique , [Sainte-Foy] (Québec) : les Presses de l'Université Laval, 2002, p. 148

[4] Voir Hannah Arendt, Essai sur la révolution, …op. cit., p. 367

[5] Voir Marc Chevrier, La cité des hommes, avec ou sans Dieu ? : Hannah Arendt et la question de l’absolu, L’Agora , vol. 5, n°3, http://agora.qc.ca/textes/chevrier14.html

[6] Hannah Arendt, Essai sur la révolution, …op. cit., p. 162

[7] Hannah Arendt, Essai sur la révolution, …op. cit., p. 297

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