Les caractéristisques de la morale sexuelle au XIXe siècle

Au cours du XIXe siècle l'Occident voit s'installer une morale bourgeoise basée sur la retenue, l'économie et un conformisme appuyé.
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A partir du début du XIXe siècle, en France et en Angleterre principalement, s'installe ce que l'historien Robert Muchembled qualifie de morale victorienne. [1] Celle-ci se caractérise par un message de modération, d’économie et de gestion des instincts, notamment sexuels. Bourgeoisie et classes moyennes marquent nettement leur différence par rapport à une noblesse oisive et les mondes populaires réputés rudes. [2]

Deux témoignages: année 1727, année 1874

Pour illustrer cette problématique, prenons deux exemples. Le premier est le rapport d’un indicateur de police datant du 23 octobre 1727. Cette pièce est issue des papiers de la lieutenance de police de Paris, ancêtre de la préfecture de police. Voici la teneur de ce rapport: «Jean Duru marié domestique 34 ans. J’ai été accosté par le nommé Duru qui m’a montré son vit (sexe) et dit que l’avais fait bandé. Y avait-il un endroit pour nous divertir? Il m’a fixé rendez vous le lendemain à 8 heures place Dauphine. Il a voulu mettre la main dans ma culotte. Il avait foutu en cul (sodomiser)…» [3] La teneur de ce rapport peut en résumer bien d’autres. On y observe une parole sur le sexe assez crue et libre. Examinons maintenant la parole d'un médecin. Il s’agit de l'écrit d’un certain docteur Legludic rédigé en 1874. Ce praticien examine ce qu’il appelle une courtisane mâle. En d’autres termes, il est question d’un homosexuel efféminé. «Il est corrompu par un marquis et celui-ci le traite en femme» ou bien il indique que tout travail était répugnant pour cet homme-femme et donc, il englobe débauches, non conformisme sexuel, et inutilité sociale. [4] Dans ce deuxième témoignage, les propos ont une autre teneur. On n’emploie plus des termes triviaux, et c’est à l’expert que revient de délivrer une vérité scientifique sur des comportements en dehors des normes prônées.

Une économie des instincts

La sexualité non conformiste et débridée conduit toujours à une dégradation de la santé. Plusieurs discours vont dans ce sens: le discours antimasturbatoire et celui sur l'homosexualité doivent être cités. Le discours sur la masturbation est de ce point de vue emblématique. Le masturbateur, selon les praticiens, met sa santé en danger, par son acte sexuel pervers. En 1844, paraît un ouvrage nommé Le Livre sans titre . On peut y observer les stigmates d’un jeune homme se masturbant: au départ, il est en bonne santé. Ensuite, il se voûte. Enfin, la vieillesse apparaît avant l’âge. [5] On peut aussi prendre en exemple le discours des médecins sur l’homosexualité. Certains praticiens expertisant des hommes accusés d'outrage aux mœurs et soupçonnés d'homosexualité, leur attribuent des stigmates physiques et mentaux caractéristiques: allure, teint, forme du fessier... Ces signes indiquent leur anormalité. La sexualité se légitime dans le mariage et dans un but de procréation. Elle est vécue comme une perte d’énergie et de masculinité, quand elle se pratique dans des activités stériles: masturbation…

Une morale bourgeoise

Le XIXe siècle voit l’ascension de la bourgeoisie, de l’épargne et du capitalisme. A partir de la Restauration (1815-1830), la bourgeoisie, pour qui l'héritage est important parce quelle se compose de nombreux entrepreneurs, prend son essor. La famille devient la clef de voûte de la production. 6] La promotion du modèle familial et de la fidélité entre donc dans cette optique. Ainsi, doit-on pratiquer la sexualité avec retenue et à bon escient. Cette éthique se construit en opposition avec l'ancienne aristocratie, souvent libre dans ses plaisirs au XVIIIe siècle. Elle se veut universaliste, alors que la morale aristocratique est un comportement de classe: la liberté dans ses plaisirs est un privilège nobiliaire. Hans Mayer souligne que l’égalité prônée par la bourgeoisie, signifie la norme. Elle est en opposition à un monde féodal admettant l’originalité dans une hiérarchie certes figée.

Cette morale bourgeoise va régner jusqu’à ce que en 1968. Elle devient rapidement trop pesante. Depuis nous sommes rentrés dans une nouvelle phase comme le souligne Robert Muchembled.

[1] Voir Robert Muchembled, L’orgasme et l’Occident: une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours , Paris, Ed. du Seuil, 2005

[2] Muchembled Robert, L’orgasme et l’Occident …op. cit., p.219

[3] Archives de la Bastille Ms 10257 rapport sur Jean Duru le 23 octobre 1727

[4] Voir « Splendeur et misères d’une courtisane mâle recueillie en 1874 par le Dr Legludic » in Pierre Hahn, Nos ancêtres les pervers , Paris O. Orban, 1979, p. 294, p. 299

[5] Le livre sans titre, Paris, L. Maison, Impr. de F.-A. Sauvin à Poitiers, 1844

[6] voir l'analyse faite par Michèle Perrot dans Philippe Ariès, Georges Duby, Histoire de la vie privée , tome 4, De la Révolution à la Grande Guerre , Paris, Ed. du Seuil, 1999, p. 93-107

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