Nature et contre nature chez les philosophes des Lumières

Les hommes des Lumières définissent à travers les concepts de naturalisme descriptif et de sentiment naturel, deux visions de la normalité
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Le mouvement des Lumières s'accompagne de la découverte de la nature et de ses lois. Il en résulte une discussion sur les concepts de naturel et contre-naturel.

Le concept de nature dans la philosophie des Lumières

La nature regroupe deux sens parallèles : elle est constituée par ce qui existe et caractérise ce qui constitue un être. Il faut découvrir la complexité de la nature. Certains aboutiront à la construction d'un concept normatif de la nature humaine [1] . Ce débat se situe dans le contexte de rupture avec la pensée théocratique d'un ordre voulu par Dieu, et notamment la mise en cause de l'absolutisme royal: dans le système monarchique de droit divin, le roi est le représentant de Dieu; et à ce titre c'est un personnage sacré. Ce principe est discuté au XVIIIe siècle par les hommes des Lumières. Ainsi, la nature s'émancipe de Dieu. A partir de ce constat, les hommes des Lumières veulent comprendre ce qui constitue l'unité de la nature. Denis Diderot (1713-1784) l'affirme dans un texte datant de 1753 et s'intitulant De l'interprétation de la nature . Dans ce texte, sur la base du bouleversement des sciences de la vie, Denis Diderot contredit le récit biblique de la Genèse. De cette idée de nature, émancipée du religieux, découlera le contrat social impliquant des droits et des devoirs communs pour vivre ensemble. Dans le cadre de cette nouvelle vision, certains comportements humains et notamment ceux concernant la sexualité, sont discutés selon deux modalités. Surtout, le sexe devient une problématique nouvelle, car il conditionne la natalité, le mariage; de là découlera la médicalisation du plaisir pervers. Le pervers porte atteinte à une altérité, symbole d'un ordre naturel du monde, décrypté par la science [2] .

Le naturalisme descriptif

Le naturalisme descriptif est la première manière d'analyser certains comportements sexuels. La nature est polymorphe, donc on ne peut déclarer contre naturel, ce qu'elle laisse exister. Il faut découvrir les lois naturelles, par delà ce polymorphisme. Denis Diderot prône un naturalisme descriptif que résume sa formule: "tout ce qui est dans la nature ne peut être contre nature". Dans le quatrième tome de ces mémoires publiées en 1830, il remet en cause le concept de contre nature. Le moraliste Luc de Clapiers marquis de Vauvenargues (1715-1747) conteste lui aussi cette notion de contre nature et démontre la relativité de toute morale instituée. Il insiste sur le caractère polymorphe de la nature [3] . Le plus radical est sans contexte Alphonse Donatien marquis de Sade (1740-1814) qui met le bien et le mal à égalité. Il légitime les comportements les plus pervers au nom d'une vision polymorphique extrême de la nature, notamment dans son œuvre Les 120 journées de Sodome .

Le concept de sentiment naturel

Les adeptes de ce concept de sentiment naturel ont une approche très différente. Son grand promoteur est Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). Il part de son analyse de l'homme à l'état de nature, par rapport à son état social: l'homme a été dénaturé par la société qui lui a enlevé son aptitude au bonheur naturel. Il faut donc y remédier par l'éducation des enfants et le mariage monogame. Ainsi, certains comportements comme l'homosexualité, ne peuvent être que le produit du dévoiement des sociétés. Donc, si certaines civilisations anciennes ont mis en avant certains comportements sexuels, leur visibilité constitue un signe de leur décadence. Montesquieu (1689-1755) souscrit à ce concept de sentiment naturel. Certains comportements comme l'homosexualité ne sont que le fruit de coutumes déplacées [4] . Voltaire émet un jugement assez similaire, pourtant il semble expliquer ces sentiments chez les plus jeunes n'ayant pas pris conscience de l'altérité des sexes.

A partir de la découverte de la complexité de la nature, deux types d'analyses aboutissent à des positions divergentes sur le concept de normalité et de ce qui en relève.

[1 Michel Delon, Dictionnaire européen des lumières , Paris, PUF, 1997, article nature p. 766-770

[2] voir Elisabeth Roudinesco, La part obscure de nous-mêmes : une histoire des pervers , Paris, Albin Michel, 2007, p , 85

[3] Vauvenargues, oeuvres complètes , Paris, Archives Karéline, 2008

. [4] Montesquieu, L'esprit des lois , Paris, Larousse, 1995, voir Livre XII, chapitre VI du crime contre la nature

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