Petite histoire des lieux de débauche de Edith Huygue

L'ouvrage de Edith Huygue est un voyage à travers les plaisirs sexuels dans les civilisations de l'Antiquité au XVIIIe siècle
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L'historienne Edith Huygue nous invite à une histoire du plaisir sexuel depuis l'Antiquité jusqu'au XVIIIe siècle. Dans cet essai, elle insiste plutôt sur la prostitution féminine, même si à plusieurs reprises elle envisage la prostitution masculine et les plaisirs homosexuels.

Le plaisir sexuel sous l’Antiquité

D'abord sont citées les courtisanes en Mésopotamie, et notamment le temple dédié à la déesse de l’amour Ishtar, où les adeptes pratiquent la prostitution sacré. [1] A Babylone, la prostitution est développée et cette civilisation intègre sans hypocrisie les plaisirs du sexe. A Athènes, l’auteur note que la mentalité patricienne n’interdit pas un développement des plaisirs du sexe. « La passe coûte une obole et un ouvrier au salaire moyen peut s’en offrir huit par jour » [2] Du côté de la civilisation romaine, l’étymologie de louve signifie autant la femelle du loup que la prostituée : la lupa d’où dérive le lupanar. A Rome règne un climat orgiaque. Parfois, nous pouvons être interloqués par certaines formules comme « commerce infâme des hommes et des femmes » [3] Mais s’agit-il peut-être du réemploi de formules utilisées dans certaines sources? L'atmosphère semble à la fois orgiaque et crapuleuse et les divers plaisirs y sont exprimés. Un interdit majeur est la passivité sexuelle pour un citoyen romain, ce que plusieurs antiquisants soulignent. [4] Edith Huygue fait un lien direct à Rome, entre le goût du luxe, l’exotisme et les plaisirs du sexe. De même en s’appuyant sur certaines fresques l’auteur accrédite l’idée d’une société romaine où les plaisirs du sexe sont forts bien représentés.

Le plaisir sexuel au Moyen âge

Dès le Moyen âge, il y a un tournant moraliste : l'interdit sur la sodomie se précise. Cependant, ceci concerne les textes : dans la réalité l'historien américain John Boswell souligne dans ces travaux que le vrai tournant répressif pour la sodomie est le XIIIe siècle. [5] Par opposition, Edith Huygue décrit un monde arabo musulman nettement plus sensuel et amateur des plaisirs. Elle prend pour exemple la cour du calife Hâroun-ar-Rachîd (766-809). Dans une suite logique, elle narre, en prenant pour source le clerc Jacques de Vitry (116 ?-1240), la débauche des croisés de la deuxième et troisième génération. Parallèlement, la cour papale d’Avignon semble aussi faire une grande place aux plaisirs de la chair : des lieux saints abritent des représentations lubriques, des romans obscènes circulent. Elle note que le bordel au Moyen âge est perçu comme un mal nécessaire. L’historien Jacques Rossiaud dans un ouvrage intitulé « Les amours vénales : la prostitution en Occident du XIIe au XVIe siècle » le souligne lui-même. De fait, les lieux de plaisirs sont assez divers : bordels mais aussi bains et étuves.

Le plaisir sexuel à l'époque moderne : personnages et lieux

Edith Huygue aborde dans cette partie des personnages biens connus et emblématiques de cette atmosphère de liberté sexuelle. Monsieur Philippe D’Orléans (1640-1701), frère de Louis XIV est fort bien connu des historiens pour ses goûts homosexuels [6] . sont mentionnés les amants du frère du Roi Soleil, dont un certain marquis de Châtillon. Par contre, le fils de Monsieur, le fameux régent a le goût des femmes : des femmes du meilleur monde et des soubrettes. L’abbé Guillaume Dubois (1656-1723) est aussi mentionné comme amateur de tous les vices. A travers ces personnages, nous avons l’impression d’une licence généralisée des élites au XVIIe et XVIIIe siècle. Peut être serait-il plus juste d’analyser ceci, en faisant ressortir la mentalité propre à la noblesse d'alors ? Il est question d'une mentalité de liberté de ses propres plaisirs, et le fait de considérer que la morale de la noblesse ne regarde qu’elle même. C’est peut-être ceci qu’il manque comme analyse à cet essai? Il faudrait aussi mettre en parallèle que les plaisirs sont beaucoup moins cloisonnés qu’ils le seront plus tard : Monsieur D’Orléans, bien qu’homosexuel eut une descendance très honorable. Un autre personnage qu'il aurait été souhaitable de mentionner, est le Grand Condé : Louis II de Bourbon Condé dit le Grand Condé (1621-1686) aux mœurs bisexuelles. La bisexualité aristocratique n’est pas un vain mot. Parmi les lieux de plaisir, Edith Huygue cite le Palais Royal, lieu du jeux et de la galanterie, mais aussi lieu de racolage divers au XVIIIe siècle : il suffit de consulter les archives de la Bastille, disponibles à la Bibliothèque de l’Arsenal. Pour le XVIIIe siècle, est citée la célèbre maison de la Gourdan. Marguerite Gourdan, décédée en 1783 fut la plus célèbre entremetteuse du XVIIIe siècle parisien. Comme il est dit très justement dans cet essai, une des plus célèbre maquerelle du siècle. Sa maison publique est réputée aussi pour sa table. Il y a un lien entre les délices du sexe et de la table. On voit aussi apparaître le maréchal de Richelieu (1696-1788). Il a pour maitresse des princesses de sang royale. Antoine de Sartines, Lieutenant général de police de Paris, (ancêtre du préfet de police de Paris) fait fermer tous les tripots clandestins.

Il s'agit d'un essai très stimulant et plein d'humour. Réaliser une synthèse de l'histoire des plaisirs sexuels de l'Antiquité au XVIIIe siècle est un défit. L'auteur s'en tire fort bien

[1] Voir Edith Huygue, Petite histoire des lieux de débauche , Paris, Payot, 2011, p. 18-19

[2] Voir Edith Huygue, op. cit., p. 34

[3] Voir Edith Huygue, op. cit., p. 62

[4] Voir Jean Noël Robert, Eros Romain : sexe et morale dans l'ancienne Rome , Paris : Hachette littératures, 1998, 392 p.

[5] Boswell, John Eastburn, Christianisme, tolérance sociale et homosexualité : les homosexuels en Europe occidentale, des débuts de l'ère chrétienne au XIVe siècle , Paris, Gallimard, 1985, 521 p.

[6] voir le livre de Didier Godard, Le goût de Monsieur : l’homosexualité masculine au XVIIe siècle , Montblanc, H&O, 2002

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