A bout de course (Running on empty) de Sidney Lumet

Méconnu dans la filmographie de Sidney Lumet, A bout de course est pourtant un des films les plus subtils et émouvants du cinéaste américain

Sidney Lumet, qui nous a quittés récemment, est surtout connu pour son style énergique, son engagement et son inlassable dénonciation des injustices sociales. Injustement méconnu, A bout de Course se distingue de nombreuses manières dans l'oeuvre du cinéaste.

Une grande force émotionnelle portée par un excellent casting

Sorti plutôt discrètement en 1988, mais redécouvert lors de sa seconde sortie en 2009, le film a laissé une impression durable à ceux qui ont eu la chance de le voir. Diffusé dernièrement sur les chaînes câblées françaises, A bout de course prouve qu'il a gardé une grande force émotionnelle. L’excellente interprétation, en particulier du regretté River Phoenix et de Christine Lahti, l’évidente complicité entre les acteurs dirigés de main de maître par Lumet, la mise en scène sobre et efficace, sont pour beaucoup dans cette réussite, et sont soulignées par une délicate et mélancolique mélodie au piano qui accompagne longtemps le spectateur après la fin du film.

Une famille en fuite

Opposés à la guerre du Vietnam, Arthur et Annie Pope, ont perpétré au début des années 1970 un attentat contre un laboratoire de napalm. Le lieu était sensé être désert mais un gardien qui se trouvait malencontreusement là a été aveuglé et paralysé à vie. Le couple a alors pris la fuite avec son fils de deux ans, un second enfant naissant au cours des années de cavale ininterrompues qui vont à partir de ce moment marquer le lot quotidien de cette famille. Les Pope changent régulièrement de ville et de nom pour déjouer les recherches du FBI, mais Arthur, n’oubliant pas ses idéaux, s’attache à poursuivre ses activités sur une échelle plus locale et surtout plus constructive et pacifique, comme le montre le début du film, alors qu’il doit de nouveau quitter précipitamment une ville où il a collaboré à la création d’une coopérative. La famille trouve un nouveau port d’attache temporaire où Danny, l’aîné des deux fils, est repéré par son professeur de musique, M. Phillips. Le jeune homme a en effet un talent inné pour le piano, don hérité de sa mère, issue de la grande bourgeoisie new-yorkaise et ayant dû abandonner dans sa fuite la possibilité d’une brillante carrière. Le professeur incite Danny à intégrer la prestigieuse Julliard School, tandis que le jeune homme tombe dans le même temps amoureux de Lorna, la fille de Phillips, très justement interprétée par Martha Plimpton. Danny est dès lors tiraillé entre le désir de construire sa propre vie et celui de sauvegarder sa cellule familiale, dont il sait qu’elle serait irrémédiablement détruite par son départ.

Un film atypique dans le parcours de Sidney Lumet

Assez atypique dans le parcours de Lumet, ce film se fonde certes sur un sujet à fondement politico-social, mais n’est pas construit comme un suspense et s’intéresse surtout de manière intime aux rapports entre ses personnages, à la façon dont cette famille en fuite permanente gère sa vie sur le fil. Lumet se concentre principalement sur Danny, que sa vie de fuyard empêche de se construire une identité alors qu'il aborde le difficile passage de l’adolescence à l’âge adulte et la découverte de l’amour. Ironiquement, alors que ses camarades d’école traversent une période de révolte contre le mode de vie conventionnel de leurs parents, lui, qui n’a connu qu’instabilité, mensonge et peur depuis l’enfance, rêve au contraire de ce à quoi s’opposent les autres adolescents, en souhaitant pouvoir intégrer de manière stable une école et vivre une vie paisible et finalement banale. Un choix de vie qui reviendrait également d'une certaine manière à adopter l'embourgeoisement contre lequel ses parents ont lutté.

Une interrogation sur les conséquences de nos choix idéologiques et sur nos rapports à l’autre et à la société

Le film pose ainsi les questions de la défense passionnée des idéaux, et de la fréquente déliquescence de ceux-ci au gré du temps, pouvant mener à une amère désillusion ou à une résistance désespérée, comme celle du père obstinément lancé dans la fuite en avant de sa famille. A bout de course parle du droit ou non d’imposer son idéologie à ses proches, du choix d’assumer ou de fuir les conséquences de certains actes, dramatiques même s’ils étaient animés au départ des meilleures intentions ; conséquences pour soi-même, mais aussi pour les victimes indirectes, ici le gardien touché lors de l’attaque, les parents et les enfants du couple rebelle. En s’attachant à cette famille soudée et vivant par la force des choses repliée sur elle-même, Lumet insiste sur notre place dans le groupe, sur nos liens envers l’autre, qu’il s’agisse du clan familial, de l’école, de la société au sens large. Il s’interroge sur la façon dont chacun gère cet attachement quasi-impossible à réfuter, pour le pire et le meilleur. Tous questionnements qui, exposés à travers un cas atypique, peuvent cependant trouver des résonances en chacun d’entre nous.

En savoir plus

http://television.telerama.fr/tele/films/a-bout-de-course,288.php

http://culturofil.net/2009/05/06/a-bout-de-course-de-sidney-lumet/

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