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VALÉRIE DOUNIAUX

Publié dans : Les articles Voyages & Découvertes de Valérie Douniaux

Naoshima, un paradis pour les amateurs d'art contemporain

Nichée dans les superbes paysages de la mer intérieure du Japon, Naoshima est devenue une véritable île au trésor pour les amoureux de l'art contemporain

L'activité économique de Naoshima a longtemps été liée au complexe industriel installé en 1917 par la compagnie Mitsubishi Materials. Mais, comme beaucoup d’autres zones quelque peu reculées du Japon, l’île a vu sa population décroître au fil des ans. Sa renaissance, à la fin des années 1980, est l’oeuvre de Sôichirô Fukutake, fondateur et président de Benesse Publishing (devenue Benesse Corporation), une maison d’édition de livres éducatifs, et de Chikatsugu Miyake, alors maire de Naoshima. Fukutake rêvait d’un lieu où les enfants du monde entier pourraient se retrouver, tandis que Miyake souhaitait faire de la partie sud de l’île un espace éducatif et culturel. Les deux hommes allaient joindre leurs forces pour installer un camp de yourtes disséminées sur la plage. Le projet, supervisé par le célèbre architecte Tadao Andô, fut inauguré en 1989, et une première sculpture de Karel Appel fut installée de manière permanente.

Benesse House, un concept architectural unique

Benesse House, un concept unique réunissant hôtel et musée, devait suivre en 1992. Après avoir accueilli des expositions temporaires, le Benesse House a commencé à commissionner des oeuvres conçues spécialement pour le site, et placées aussi bien dans le bâtiment même que dans les environs. L'une des plus populaires est la citrouille jaune de Yayoi Kusama, placée à l’extrémité d’une petite jetée, où les visiteurs aiment à prendre leur photo avec la mer bleue en toile de fond. Tandis qu’une autre citrouille, rouge cette fois, accueille les ferries au port de Miyanoura.

Construite avec le béton fétiche d’Andô, Benesse House offre une vue splendide sur les paysages de la mer intérieure de Seto. L’édifice a été complété en 1994 avec un ensemble de chambres organisées autour d’un plan d’eau ovale, accessible à partir du bâtiment principal par un petit parcours en monorail. D’autres édifices se sont encore ajoutés par la suite, des navettes de bus reliant les diverses parties ainsi que les sites à visiter.

L'art comme instrument de la renaissance d'un village

Intégrant l'art à la vie insulaire, l’Art House Project apporte depuis 1998 de nouveaux terrains de jeu aux artistes, qui sont sollicités pour investir de belles maisons anciennes, laissées à l'abandon, du village de Honmura. Tatsuo Miyajima a invité les villageois à participer au processus créatif avec une installation émouvante qui rappelle l’impermanence de la vie. James Turrell et Andô Tadao se sont associés pour élaborer une mystérieuse expérience optique, tandis que Hiroshi Sugimoto (très présent sur l'île) a reconstruit un sanctuaire shintô avec un profond respect envers l’atmosphère sacrée du lieu. Hiroshi Senjû révèle sa vision personnelle de la peinture traditionnelle japonaise, et les délicates sculptures florales de Yoshihiro Suda, qui instillaient déjà une touche de nature dans les murs de béton de Benesse House, apportent aussi désormais de subtiles couleurs aux sols de tatami de la maison Gokaisho, mêlant poétiquement réel et factice.

Le musée dans la terre

Renommé Benesse Art Site Naoshima, l’ambitieux projet a encore franchi une nouvelle étape en 2004, avec l’ouverture du musée Chichû, littéralement "le musée souterrain". Cet édifice extraordinaire (toujours d’Andô) se fond parfaitement dans le paysage, au sommet d’une falaise. Visiter Chichû constitue une sorte de voyage initiatique, depuis le glacial accueil jusqu’à l’entrée dans le musée lui-même, au bout d'un chemin longeant un jardin miniature inspiré de celui de Claude Monet à Giverny.

Accéder à l’intérieur du musée provoque des sentiments mêlés, entre léger malaise et calme profond. Le visiteur passe par une succession de corridors à ciel ouvert, d’escaliers et de cours aux formes géométriques, perdant petit à petit tout sens de l’orientation. Le musée apparaît comme une œuvre d’art total, un sentiment renforcé par les oeuvres, peu nombreuses mais toutes exceptionnelles. Outre la collection Fukutake de Nympheas peints par Monet, le musée expose des installations imaginées spécialement pour le lieu, résultats de collaborations entre l’architecte et les artistes Walter de Maria et James Turrell. La lumière est le sujet principal du musée, depuis la lumière naturelle qui baigne les œuvres et anime les murs, jusqu’aux interrogations de Turrell sur les effets optiques d’où naissent les couleurs. Une des installations du grand artiste américain est une invitation à briser les frontières entre l’oeuvre et le spectateur, lequel a l’impression d’entrer dans une toile de Rothko, au coeur de la couleur, dans une dimension inconnue. Chichû est un musée à vivre et ressentir, une expérience purement émotionnelle et physique.

Le musée Lee U Fan, un espace méditatif

En 2010 a été inauguré un musée dédié à l’œuvre de l’artiste d’origine coréenne Lee U Fan (1936), figure proéminente du minimalisme japonais avec le groupe d’avant-garde group Mono-ha (littéralement Ecole des Choses). Les artistes du Mono-ha limitent leurs interventions à l’association des matériaux sélectionnés, la relation entre les éléments étant prépondérante, tout comme l’interaction entre l’œuvre et son environnement. Les installations, silencieuses et puissantes à la fois, unissent les matières naturelles (terre, pierre, bois...) aux matériaux industriels (plaques métalliques, verre…), Le musée construit par Andô à Naoshima met brillamment en valeur la beauté méditative des oeuvres de Lee U Fan. Comme à Chichû, seules quelques pièces sont exposées, mais la progression menée de main de maître entre extérieur et intérieur installe une atmosphère d’une sérénité absolue, chaque salle est source de nouvelles émotions.

Prouver que l'art peut être synonyme d'humour et de gaîté

Cependant Naoshima n’est pas que sérieux et mysticisme. L’île prouve aussi que l’art et l’humour peuvent aller main dans la main. Les Pumpkins de Kusama, la folle maison de Shinro Ôtake, et plus encore le bain public imaginé par l’artiste japonais (Iloveyu, yu significant eau chaude ou bain en japonais) offrent des moments bienvenus de légèreté et de rire, le bain inscrivant aussi avec succès l’art dans la vie quotidienne.

Un projet en extension permanente

Le projet n’est plus limité à la seule île de Naoshima et s’est répandu aux îles avoisinantes,surtout depuis le lancement du Setouchi International Art Festival en 2010. L’Inujima Art Project a ouvert ses portes en 2008 avec la restauration d’une ancienne raffinerie de cuivre, qui abrite des éléments issus de la maison du célèbre écrivain Yukio Mishima, tandis que des Art House Projects ont été établis sur le modèle de ceux de Honmura. Sur l’île de Teshima, dans une forêt de pins, un petit musée a été construit pour abriter les Archives du Coeur de Christian Boltanski. Teshima accueille aussi des Art projects, dont la restauration de rizières en terrasse et l’établissement d’un musée imaginé par Rei Naitô et Ryue Nishizawa (SANAA).

Les îles de la mer intérieure sont quelque peu difficiles d’accès (prendre un train local et un ferry depuis Okayama, ou un ferry depuis Takamatsu), et le séjour peut s’avérer coûteux (mais on trouve des logements bon marché sur l’île pour les petits budgets). Il est également recommandé d’éviter l’été, la chaleur humide étant difficilement supportable. Néanmoins, la visite vaut largement l’effort et laisse à chacun des souvenirs inoubliables, ainsi que le souhait de revenir pour une nouvelle parenthèse enchantée!

En savoir plus

http://www.benesse-artsite.jp/en/naoshima

À propos de l'auteur

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VALÉRIE DOUNIAUX

Docteur en Histoire de l’Art, spécialisée en art
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