Du Japon à Paris, Kumi Sugai, un artiste majeur du XXe siècle

Artiste majeur de la seconde moitié du XXe siècle, le peintre japonais Kumi Sugaï a effectué la plus grande partie de sa brillante carrière en France

Né en 1919 près de Kôbe, dans un environnement familial ouvert aux arts occidentaux, Kumi Sugaï s’initie au dessin dès sa plus tendre enfance. Malgré de sérieux problèmes cardiaques qui l’obligent à faire de fréquents séjours en hôpital, le jeune Sugaï est admis en 1933 à l’Ecole des Beaux-Arts d’Ôsaka. Ne s'y sentant guère à l'aise, il semble ne pas avoir pas été un élève très assidu. En 1937, il trouve un emploi dans le département publicitaire d’une compagnie de chemins de fer et occupe ce poste pendant toute la durée de la guerre ; il continuera ensuite à produire des affiches jusqu'au moment de son départ pour la France.

Entre culture traditionnelle japonaise et art contemporain occidental

Après-guerre, Sugaï est également pendant un an l’assistant d’un peintre traditionnel renommé, Teii Nakamura, tout en découvrant les dernières tendances de l’art occidental par le biais de revues. Son intérêt se porte particulièrement sur les œuvres de Klee, Ernst ou Miro. Egalement fortement impressionné par Calder et Pollock, il aspire à aller aux Etats-Unis. Mais c’est pourtant en France qu’il part s’installer au mois de juin 1952.

Bestiaire fantastique et paysages urbains sur fonds de grisaille

Comme beaucoup de jeunes artistes fraîchement arrivés à Paris, Sugaï fréquente d’abord les cours de l’Académie de la Grande Chaumière. Ses œuvres adoptent une veine surréaliste, déjà sensible dans ses derniers travaux japonais. Sur des fonds de grisaille évolue un bestiaire fantastique et enfantin, mi-comique mi-famélique, où l’animal est parfois réduit à ses principales caractéristiques comme la queue et les moustaches pour le chat ; l’artiste imagine aussi des paysages urbains qui décrivent les impressions ressenties lors de ses flâneries parisiennes et son étonnement face aux murs de pierre de la capitale.

Aux sources de la mémoire collective japonaise

En 1954, année de sa première exposition personnelle à la Galerie Craven, Sugaï abandonne la thématique ludique de ses débuts français. Le gris cède la place à des fonds violemment colorés. L'artiste développe une abstraction enrichie de souvenirs figuratifs qui remontent aux sources de la civilisation japonaise, revisitée à travers le prisme de l’éloignement. Diables rouges et bleus des légendes japonaises, grands tambours ou idéogrammes surgissent de la dense matière. Les heures sombres de l’histoire récente ne sont pas oubliées et l’artiste évoque aussi le drame de la bombe atomique. D’autres œuvres témoignent d’un érotisme tantôt voilé tantôt aisément déchiffrable.

Faire toujours plus simple, plus fort

En 1958, l’artiste ajoute à sa palette des violets, verts et jaunes, et utilise des structures formelles cette fois purement abstraites. Les contours sont plus flous, avant de regagner en netteté à partir de 1962. Dès lors, Sugaï privilégie le travail de la forme sur celui de la matière. Il s’isole complètement, afin de ne plus être détourné de la stricte ligne de conduite personnelle et artistique qu'il s'est fixée : « faire toujours plus simple, plus fort » . Ce changement se manifeste aussi par l’abandon de la double signature choisie au début des années 1950, laquelle unissait au prénom Kumi, tracé en signes japonais, le nom de famille Sugaï en lettres occidentales. Seul le patronyme en caractères latins subsiste.

Une fascination pour l'automobile et la vitesse

Travaillant désormais par séries, Sugaï s'éloigne du style expressionniste qui a fait sa renommée, pour une abstraction froide de type Hard-Edge, laissant toutefois la place à des réminiscences figuratives liées au domaine de la route. Après avoir acquis une voiture en 1960, l’artiste développe en effet une inaltérable fascination pour l’automobile et la vitesse, malgré, en 1967, un très grave accident de voiture qui l’immobilise durant plusieurs mois. Dans les années 1970, il s'essaye à des jeux optiques de lignes vibrantes et de cercles colorés lui permettant de simuler le mouvement ou d’exprimer son goût pour les contrastes et son constant souci de balance entre les divers éléments de la composition.

Après un bref retour à une semi-abstraction plus proche de celle de ses débuts, Sugaï place la fin de sa carrière sous le signe du double S, motif serpentin scellant l'union de l'imagerie routière et de la signature du peintre. Il décède en 1996, alors qu’il est retourné passer quelque temps dans son pays natal.

Des expériences créatives variées

Avide d'expériences et attentif au rôle social de l'art, Sugaï a également imaginé au fil des années des sculptures, multiples, divers muraux peints ou métalliques, des sigles pour des sociétés et universités, un cerf-volant, un masque, un jeu de cartes… reprenant tous ses thèmes favoris. Il pratique également la lithographie et la sérigraphie avec ferveur et talent, remportant de prestigieux prix internationaux dans ces domaines. L’artiste est représenté dans les plus grands musées mondiaux et de nombreux articles et ouvrages lui ont été dédiés.

Pour en savoir plus :

Sugaï, catalogue raisonné de l’œuvre gravé 1955-1996 , Editions Art Dune, 1996.

Sugaï par Jean-Clarence Lambert, Editions Cercle d’Art, Paris, 1990.

Sugaï , André Pieyre de Mandiargues, le Musée de Poche, 1963.

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