La représentation humaine dans le Japon préhistorique, les dogû.

Ces statuettes venues de la préhistoire japonaise continuent à nous fasciner grâce à leurs qualités plastiques et expressives.

La représentation de la figure humaine est très tôt apparue au Japon. Vers 20000-15000 avant J.-C., des pilons en schiste laissent deviner des traits humains. Sur quelques galets datant d’environ 10000 avant J.-C. sont gravées des lignes qui suggèrent de longs cheveux, des courbes de poitrine, des pagnes … Mais surtout, on a retrouvé de nombreux masques et des statuettes en terre-cuite, appelées dogû. Les dogû sont spécifiques à l’époque Jômon (environ de -10000 à -400/-250 av. J.C.), première civilisation au monde à pratiquer la poterie (au colombin, le tour n’existant pas), et ils disparaissent avec la civilisation suivante, dite Yayoi. Leur fonction précise reste inconnue mais les dogû étaient très probablement destinés à créer un lien entre le monde terrestre et le monde surnaturel. Considérées comme des représentantes des esprits, les statuettes étaient d’ailleurs parfois enterrées avec la population Jômon pour la mener dans l’autre monde.

Vraisemblablement liés à des pratiques rituelles, les dogû évoquent aussi le statut de la femme dans la société matriarcale de Jômon

Les dogû sont le plus souvent des représentations féminines, à la poitrine opulente et au ventre gonflé, représentant toujours le personnage de face. Elles pourraient très vraisemblablement avoir été liées à des rites de la fertilité et démontrent le rôle important de la femme dans ces sociétés matriarcales. Mais les dogû peuvent aussi représenter des animaux ou des hommes ; certaines figurent des chamanes, images cultuelles vénérées pour obtenir la guérison des malades ou la bienveillance des morts.Beaucoup semblent avoir été volontairement abîmés, puis placés dans des décharges proches des villages, ce qui suggère leur utilisation lors de rites, ou pour recevoir et purger les maladies ou les douleurs de l’accouchement. Il est arrivé également que l’on retrouve des statuettes enterrées ou disposées dans une petite chambre de pierre, ou associées à des cercles de pierres.

D'abord surtout produits dans le nord et l'est du Japon, les dogû se répandent ensuite dans l'ouest et le sud

Comme les masques, les dogû ont été principalement retrouvés dans le nord du Japon (sur l’île de Hokkaidô et dans le nord de l’île principale de Honshû), mais on en trouvé aussi jusqu’au sud du pays (Kumamoto). Les plus anciens dogû datent de 8000 avant J.-C. (période dite Jômon primitif, jusqu’à - 5000) et proviennent de la plaine du Kantô, où se concentre d’abord principalement la population Jômon. La tête de ces dogû n’est qu’une simple ébauche surmontant les épaules, la taille est marquée, les jambes absentes.

Il faut attendre le Jômon tardif pour que les dogû se répandent de l’ouest du pays jusqu’à l’île méridionale de Kyûshû, avec une grande variété de formes selon les régions. Le Kantô continue à montrer une grande richesse de production et une large diversité de styles. Les mimizuku dogû (retrouvés à Chiba, Saitama ou Ibaragi) ont le visage cerné d’un bandeau et des yeux et une bouche en bouton (le nom mimizuku désigne originellement une chouette). La tête de certains évoque la forme d’un coeur. Les figurines sont souvent décorées avec des marques de cordes et des lignes gravées, rehaussées de peinture rouge. Jômon signifie d'ailleurs littéralement "dessin de cordes" et a été attribué à la période en raison de l'omniprésence de ce motif sur les céramiques alors produites.

Les dogû sont souvent de petites dimensions, mais durant cette période tardive ils peuvent attendre des formats assez imposants. Le plus grand visage de dogû mesure 25 cm. Son corps et ses membres ont également été retrouvés, mais il est difficile de reconstituer dans son intégralité la pièce, qui devait avoir taille humaine. Sa chevelure est suggérée par un motif cordé. Deux orifices ont été creusés au sommet du crâne, peut-être pour suspendre la sculpture. Ses yeux fermés sont entourés de motifs en chevrons ; ceux-ci se retrouvent sur de nombreuses sculptures de l’époque, mais il est difficile de définir avec assurance ce à quoi ils font référence : motifs de vêtements, scarifications, tatouages … ?

Les shakôki dogû, sujets à de nombreuses interprétations, parfois des plus farfelues

Durant le Jômon final, la production se concentre surtout dans le nord, dans le Tôhoku, comme pour l’ensemble de la production céramique. Les shakôki dogû reprennent une technique également employée pour la poterie utilitaire, selon le style des céramiques noirâtres du site de Kamegaoka. Les statuettes, creuses, sont souvent assez grandes, de plus de 30 cm. Leurs yeux globuleux, mangeant le visage, constituent l’un de leurs éléments distinctifs. On a d’abord supposé qu’il s’agissait de l’évocation de lunettes, comme celles que portent les Inuits pour se protéger du soleil. Les têtes sont souvent surmontées de coiffures, les épaules sont larges, la poitrine marquée, les bras courts et les doigts sont ébauchés. Les jambes, courtes également, sont bien distinctes l’une de l’autre. Ici encore, le corps peut être orné de motifs. Les hypothèses les plus farfelues ont été émises au sujet de ces étranges figurines, qui rappellent parfois des Bibendums, et certains amoureux de science-fiction ont voulu y voir des représentations de costumes spatiaux, suggérant de possibles rencontres avec des extra-terrestres …

The Power of dogû, une superbe exposition qui a remporté un grand succès

Le British Museum et le Musée National de Tôkyô ont consacré une excellente exposition aux dogû, en 2009-2010 : The Power of dogû . Le succès de la manifestation a prouvé, si besoin était, la force de ces œuvres qui nous parlent à travers les âges et ne semblent cependant pas si éloignées des préoccupations artistiques contemporaines. Les dogû constituent d’ailleurs une indéniable source d’inspiration pour de nombreux artistes et créateurs actuels, fascinés par leur richesse expressive et leur puissance plastique, obtenues avec une grande économie de moyens.

En savoir plus :

Le catalogue de l’exposition du British Museum est consultable sur internet :

http://my.page-flip.co.uk/?userpath=00000013/00012513/00046136/&page=26

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