La reprise des échanges artistiques franco-japonais après 1945

De fructueux échanges artistiques et culturels se mettent rapidement en place entre la France et le Japon après la fin du second conflit mondial.
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A la fin de la Seconde guerre mondiale, le Japon, vaincu et exsangue, doit pour la première fois de son histoire se plier à une domination étrangère sur son territoire. En principe, l’occupation est dirigée depuis Washington par une Commission d’Extrême-Orient réunissant les alliés vainqueurs du Japon, tandis qu’un Conseil Allié (Chine, Commonwealth, Etats-Unis et URSS) doit seconder MacArthur à Tôkyô. En réalité, celui-ci détient la totalité des pouvoirs. L’occupation américaine cesse officiellement le 28 avril 1952, mais un pacte de sécurité signé en même temps que le traité de paix de San Francisco, en avril 1951, permet aux Américains de rester au Japon, en les autorisant à avoir des bases militaires dans le pays (ce dont ils profiteront largement au cours de la guerre de Corée).

Paris, capitale des arts, malgré la concurrence américaine

La culture américaine détrône rapidement l’Europe dans son rôle de modèle auprès des jeunes Japonais. Mais Paris garde toujours l’image prestigieuse d’une ancienne capitale des arts, riche d’une brillante histoire, d’un espace de liberté créative inespérée. Dès l’immédiat après-guerre, la capitale française attire à nouveau des artistes de toutes nationalités et constitue un lieu de rassemblement d’énergies venues du monde entier.

Restitution au Japon de la collection Matsukata d’art européen

Les échanges entre le Japon et la France reprennent très rapidement après le conflit. En 1950, les bourses du gouvernement français, supprimées dix ans plus tôt, sont de nouveau attribuées, offrant aux jeunes Japonais l'opportunité de renouer avec la vie artistique européenne dont ils ont été longtemps coupés. En 1953, les deux pays signent un accord culturel. La France s’engage notamment à restituer au Japon la collection Matsukata d’art européen, qui va constituer le noyau du musée national d’Art Occidental de Tôkyô, fondé en 1959 avec l’aide des dirigeants français et conçu par Le Corbusier. La collection se compose de quatre-vingt–seize peintures, soixante-trois sculptures, quatre-vingt dessins et vingt-six gravures, réunis dans l'Europe de l'entre-deux guerres, par Kôjirô Matsukata (1869-1950), président des Chantiers Navals Kawasaki. Les pièces ramenées au Japon avaient été éparpillées après la crise de la fin des années 1920, mais de nombreuses œuvres restées en France jusqu’après-guerre, et déclarées propriété de la France lors des accords de paix de San Francisco, sont offertes au Japon en 1953.

Le rôle majeur de la presse dans la diffusion des nouveaux courants artistiques étrangers

Le rôle de la presse est indéniable dans la diffusion de l’information culturelle au Japon, après guerre. Jusqu’à la veille du conflit, elle a été la principale source de découverte de l’art occidental; et elle est aussi, dans l’immédiat après-guerre, le seul vecteur par lequel les informations venues d’Occident circulent. Les revues d’art, à grand tirage ou plus confidentielles, sont relancées après le conflit, malgré la pénurie de papier de qualité. On importe la presse étrangère. Les Japonais, longtemps sevrés de contacts avec la scène occidentale et pressés de rattraper le temps perdu, se jettent sur les articles ou reproductions publiés, en attendant d'accéder aux œuvres originales. C’est pourquoi, lorsqu’ils évoquent leur apprentissage et la formation de leur goût, presque tous les artistes de cette génération insistent sur l’importance capitale des magazines et journaux. La presse japonaise est également partie prenante dans l’organisation de grandes expositions qui permettent au public japonais de redécouvrir l’art occidental.

Une reprise rapide des expositions, également avec le soutien de la presse

Les premières expositions d’art occidental de l’après-guerre présentent avec succès des œuvres françaises ou de l’Ecole de Paris. Il ne s’agit pourtant que de reproductions, de pièces de collections japonaises, car les conditions de transport sont difficiles, et de travaux d’artistes déjà connus, tels Matisse ou Picasso, auxquels les premières expositions d’œuvres originales sont également consacrées en 1951. Les présentations, par le journal Mainichi , des œuvres du Salon de Mai de Paris, en 1946 puis en 1951, au grand magasin Takashimaya de Tôkyô, font forte impression sur les jeunes Japonais. En 1952, ce sont des artistes japonais qui exposent au Salon de Mai à Paris. Parmi les dix-neuf peintres présentés, la majorité avait séjourné en France avant guerre comme Ryûzaburô Umehara (1888-1986) ou Sôtarô Yasui (1888-1955).

Premiers contacts avec l’art américain par l’entremise de Paris

Les premiers contacts avec la peinture américaine se font aussi par l’entremise de Paris. Les Japonais considèrent d’abord l’Ecole de New York comme un satellite de Paris, un effet de la présence d’artistes européens en Amérique pendant la guerre. Mais, à partir de 1951, ils peuvent apprécier directement le travail de Jackson Pollock (1912-1956) et des expressionnistes américains, grâce à la troisième Exposition Indépendante du journal Yomiuri , une manifestation présentée annuellement au musée Métropolitain d’Art de Tôkyô.

La tempête informelle

Le courant parisien Informel (Anforumeru en japonais), défini en 1951 dans le catalogue de l'exposition Véhémences confrontées (Galerie Nina Dausset) par le critique Michel Tapié, connaît un large succès au Japon. Ce groupe, aux frontières plus ou moins clairement définies, réunit des artistes tant français qu’américains ou japonais (Toshimitsu Imaï et Hisao Dômoto en seront des membres très actifs). Il prône la naissance d'un art neuf, donnant la préséance à l’intériorité de l’artiste et débarrassée des carcans du formalisme. L'art informel se réclame de Dada et se trouve des antécédents dans les Otages de Jean Fautrier (1898-1964), les Hautes Pâtes de Jean Dubuffet (1908-1985) et les travaux de l'Allemand Wols (1913-1951), tous présentés en 1944 à la Galerie Drouin de Paris. L'Informel regroupe aussi bien des artistes figuratifs qu'abstraits, utilisant une matière très riche, dans laquelle se diluent ou d'où émergent les formes.

Au cours des années 1950, le Japon connaît une véritable «tempête informelle», comme on nomme l’engouement des jeunes artistes japonais pour un art introspectif et matiériste. Grâce à la présence d’artistes japonais dans le groupe parisien, Michel Tapié noue des liens fructueux avec des artistes et groupes du Japon, où il fait même en 1957 un voyage riche en rencontres et événements. Le succès rapide de l’abstraction expressionniste au Japon connaît cependant à court terme le même sort qu’en Occident, finissant par se figer dans un «académisme» vide de sens et répétitif.

Pour en savoir plus :

Japon des Avant-Gardes, 1910-1970 , Centre Georges Pompidou, Paris, 1986.

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