Léviathan d'Anish Kapoor, plongée dans la couleur pure

L'édition 2011 de Monumenta au Grand Palais présentait une fascinante installation du célèbre artiste britannique d'origine indienne Anish Kapoor

Si la première impression à l’entrée dans le « monstre » peut être un peu décevante, après tant d’anticipation, le Léviathan d’Anish Kapoor déploie progressivement sa lancinante puissance d’envoûtement à qui sait prendre le temps de se laisser gagner.

Entrer de plein pied dans la couleur pure pour retourner vers le noir

Pénétrer dans cette énorme structure composée de lais de tissu assemblés en une fine peau translucide, c’est entrer de plein pied dans la couleur pure, ainsi que dans les œuvres de James Turrell. Couleur et volume ne font plus qu’un, et nous enveloppent littéralement, à l’opposé de notre vision habituelle de l’œuvre d’art, fondée sur une approche extérieure et physiquement déterminée par une certaine distance. Anish Kapoor veut nous faire retourner « à l’intérieur de la caverne, vers le noir, vers ces forces obscures, mouvantes, indéterminées ». Pas d’intellectualisation, uniquement une expérience ressentie de tout son être, un accès à un pur monde de sensations, où nos repères habituels sont abolis.

Dans le ventre de la bête

Le titre de l’œuvre, Léviathan, fait référence au monstre marin de la Bible, gardien des Enfers. On se sent dans son sein comme Jonas dans les entrailles de la baleine. Il semble d’ailleurs qu’une partie des visiteurs a ressenti une certaine angoisse dans cet antre rouge. On peut au contraire se sentir apaisé dans le gigantesque ventre de toile, à l’atmosphère quasi-utérine, qui appelle au silence et au calme (ce que malheureusement peu de visiteurs semblent percevoir). Les grandes ouvertures ovales de douze mètres de haut menant vers on ne sait quelles autres cavités mystérieuses intriguent, frustrent aussi tant on a envie d’explorer plus avant cet univers de semi-ténèbres qui s’ouvre devant nous. Mais le parti-pris de l’artiste de nous les laisser inaccessibles accentue sans aucun doute la portée évocatrice de la structure, son charme magnétique. Un peu comme les cercles peints à l’encre par les moines zen, ces immenses fenêtres arrondies s’ouvrent sur un au-delà, un fragment de cosmos qui est une puissante évocation à la fois de l’immensité et de la complétude de l’univers, mais aussi de la richesse du vide, nécessaire contrepoint au plein, l’un ne se définissant que par l’autre, le monde ne pouvant exister que de la rencontre et de l’équilibre entre les deux.

Une impressionnante prouesse technique

Bien que déjà perceptible à l’intérieur de la structure, mais secondaire face à l’expérience sensorielle, la prouesse technique apparaît pleinement lorsque l’on ressort du Léviathan pour gagner la nef et découvrir depuis l’extérieur cette œuvre, haute de plus de trente mètres et lourde de 15 tonnes. Anish Kapoor a joué pleinement le jeu du monumental, a investi au maximum la nef, en parvenant toutefois à ne pas tomber dans le grandiloquent. Il semble que l’artiste a d’abord imaginé un réseau de tentacules reliant l’énorme masse à l’édifice, mais qu’il a ensuite abandonné ce projet de cordons ombilicaux accentuant le lien physique entre le monstre et son environnement. Leviathan a ainsi l’air de s’être seul frayé un chemin par on ne sait quelle route, terrestre ou aérienne, pour venir se terrer dans son antre gigantesque.

Un monstre aux pieds d’argile

Le superbe rouge foncé légèrement transparent de l’intérieur se révèle à l’extérieur un violet opaque, fine surface organique et vibrante sur laquelle la lumière offre de belles variations visuelles au fil des minutes. Léviathan impose sa forte présence, animal tricéphale se déployant entre ciel et terre, créature écrasante à côté de laquelle on se sent bien petit et vulnérable, et dont on ne parvient jamais à avoir une vision d’ensemble. Une puissance pourtant dérisoire, quand on pense que lorsque l’air ne sera plus là pour le maintenir en forme, ce gigantesque ballon se dégonflera pour ne plus être qu’une masse inerte et dénuée de volume. Un géant aux pieds d’argile. Une fois dégonflé, Léviathan redevient un magma primaire, la boue d’où s’est extrait le monde, tout comme l’intérieur de la matrice nous renvoyait à notre intériorité et à notre vie avant la vie.

Pour en savoir plus

Monumenta 2011, Anish Kapoor, Grand Palais, Léviathan , texte de Jean de Loisy, Editions de la Réunion des Musées Nationaux

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