Shigemori Mirei (1896-1975)

Les jardins du créateur japonais Shigemori Mirei frappent par leur puissance expressive et paraissent aujourd'hui encore d'une étonnante modernité.
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Né en 1896, Shigemori Mirei s’intéresse dès l’adolescence à l’ikebana (art floral) ou à la cérémonie du thé. Espérant devenir peintre, il étudie l’art occidental à l’Université des Beaux-Arts de Tôkyô et se montre influencé par les avant-gardes européennes. Après le tremblement de terre qui détruit Tôkyô en 1923, il s’installe à Kyôto, où il étudie les arts traditionnels. Mais il se heurte au système très hiérarchisé et fonde en 1931 un institut d’ikebana qui propose une formation rigoureuse et variée en art, esthétique, philosophie… L’ikebana, qui était surtout devenue une activité pour jeune fille de bonne famille, retrouve ainsi ses lettres de noblesse et s’enrichit d’apports extérieurs.

En 1933, Shigemori participe à l’établissement d’un manifeste pour un nouvel ikebana. Mais, alors que le texte rejette le système, plus de la moitié des signataires en est issue ; la tentative est un échec. En 1949, Shigemori fonde le magazine The Art of Flower Arrangement et, à partir de 1950, il participe au groupe Byakutôsha, qui n’utilise que des éléments pris directement dans la nature.

Une histoire en 26 volumes des jardins japonais

En 1934, un typhon ayant causé de nombreux dégâts à Kyôto, des passionnés tentent de restaurer les jardins endommagés. Mais, en l'absence de dessins originaux, ils doivent s’appuyer sur l’étude d’autres jardins. Le projet n'évoluant pas assez vite, Shigemori le reprend. De 1936 à 39, il étudie 400 jardins et publie une histoire illustrée des jardins japonais en 26 volumes !

Le Mondrian japonais

Shigemori Mirei a créé 200 jardins, principalement des années 1940 jusqu’à son décès. Conscient que les jardins de temples et sanctuaires avaient plus de chances de subsister que des jardins privés, il a recherché en priorité ce type de projet, n’hésitant pas si besoin à prendre en charge une partie des coûts.

Avec son parcours atypique, Shigemori considère les jardins comme des œuvres plastiques et ses créations font de lui un artiste à part entière. Homme de lettres, il cherche toujours à étendre son savoir, publie beaucoup, et reçoit en permanence des invités, penseurs, moines, artistes, artisans, dont de nombreux étrangers. Son crédo est d’être « éternellement moderne », ce à quoi il est indéniablement parvenu. On l’a d’ailleurs surnommé le Mondrian japonais, à cause de ses motifs de lignes entrecroisées, qu'il disait cependant avoir utilisés avant le peintre hollandais. Ses créations reposent surtout sur des arrangements de pierres dressées et de motifs graphiques et il se montrait moins intéressé par la végétation, par essence éphémère. Shigemori évitait aussi la classique intégration du jardin au paysage environnant, allant jusqu’à l'isoler par des murs. On dit qu’il ne modifia jamais un arrangement, sauf dans son propre jardin !

Le Tôfuku-ji

Les débuts officiels de Shigemori se font au Tôfuku-ji, sa plus célèbre création et celle qu’il considérait comme sa plus grande réussite. La plupart des éléments de son vocabulaire y sont d’ailleurs déjà présents.

Fondé durant la période Kamakura (1185-1333), le Tôfuku-ji se situe au sommet de la hiérarchie de la secte Rinzai. En 1938, le temple, pourtant très endetté, commande à Shigemori la création du jardin de la résidence de l’Abbé (hôjô). Shigemori travaille gratuitement, sous condition d’être totalement libre. Le « jardin des huit phases », en référence aux huit phases de la vie de Bouddha, est composé de gravier blanc représentant la mer et de puissantes pierres dressées évoquant les îles des Immortels chinois, un thème classique des jardins zen. Cinq monticules couverts de mousse correspondent aux plus importants temples Rinzai.

Shigemori élabore également les autres jardins qui entourent la résidence. A l’ouest, des pierres horizontales forment une grille avec du gravier blanc (aujourd’hui quasi recouvert de mousse) et des buissons d’azalées. Dans le jardin nord, qui recevra de nombreux éloges en Occident, des pierres de dallage créent un échiquier qui évoque tant Mondrian que des motifs traditionnels japonais. Enfin, le jardin de la « Grande Ourse » réutilise des pierres du temple pour créer le premier motif de constellation représenté dans un jardin japonais, un thème qui fait également allusion à la louche utilisée pour se purifier à l’entrée des lieux sacrés.

Shigemori a créé ensuite les jardins de plusieurs sous-temples du Tôfuku-ji, parmi lesquels le Kômyô-in, où la structure est autant fondée sur les courbes que la précédente ne l’était sur les droites, ou encore le Reiun-in, avec son arrangement insolite d’une petite pierre naturelle montée sur piédestal. Dans le Ryôgin-an, le « Jardin du Dragon » figure par un faisceau de trois pierres la tête de l’animal émergeant dans le ciel, la séparation entre la mer et les cieux, gravier blanc et noir, étant marquée par l’utilisation inattendue de béton ; tandis que le « Jardin du Vide » est uniquement constitué de gravier blanc, reprenant l'usage traditionnel de concevoir un espace cérémonial devant le hôjô.

Iwashimizu-Hashimangû

Shigemori, qui croyait au shintô, visita très régulièrement ce sanctuaire situé entre Kyôto et Ôsaka. En 1952, après un incendie, il crée un jardin situé devant le nouveau bâtiment et composé uniquement de graviers et pierres, choix rare pour un sanctuaire. En 1961 le torii (portique) du sanctuaire s’effondre à la suite d’un typhon. Shigemori réutilise les pierres pour élaborer le jardin qui longe le chemin d’entrée ; leur taille inhabituelle rend ce jardin unique.

Matsuo-Taisha

De 1971 jusqu’à son décès, Shigemori travaille au Matsuo-Taisha, l’un des plus anciens sanctuaires de Kyôto. Le jardin « des Temps Anciens »,en pierres et de bambou, est considéré comme le dernier chef-d’œuvre du créateur, qui y met toute l’énergie qui lui reste. Le jardin intérieur « du Courant Ondulant » innove par son utilisation du béton. Un troisième jardin est prévu, mais Shigemori meurt avant sa construction, et c’est son fils ainé, Kantô, qui se charge de l’aménagement.

Pour en savoir plus :

Christian Tschumi, Mirei Shigemori: Modernizing the Japanese Garden , 2005, Stone Bridge Press et Mirei Shigemori - Rebel in the Garden: Modern Japanese Landscape , Architecture, Birkhäuser Architecture, 2007.

Shigemori Mirei, Creator of Spiritual Spaces , Kyôto Tsushinsha Press, 2007.

Shigemori au Daitoku-ji

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