Tetsumi Kudô, un art visionnaire toujours d'actualité

Dès les années 1960, Kudô dénonçait les méfaits du nucléaire et l'aliénation de l'homme par la machine, sujets d'une actualité brûlante en 2011.
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Né en 1935 à Ôsaka, dans une famille d’artistes, Tetsumi Kudô étudie de 1954 à 1958 la peinture à l’huile à l’université nationale des Beaux-Arts de Tôkyô. Malgré sa réputation de provocateur, il occupera un poste d’enseignant dans cette même université, de 1987 à son décès en 1990.

Un porte-parole de l’Anti-Art

Après ses études, Kudô devient l'un des plus actifs représentants des tendances Anti-Art qui explosent au Japon au cours des années 1960. La notion d'anti-art aurait même été pour la première fois énoncée en référence à l'un de ses travaux de la série Réaction en chaîne proliférante , par le critique Yoshiaki Tôno, dans le journal Yomiuri . Les adeptes de l'Anti-Art rejettent la peinture abstraite expressionniste qui a dominé les années 1950 et s'est figée dans un maniérisme creux et répétitif. Mais ce mouvement de rébellion correspond aussi au besoin des jeunes créateurs, élevés dans les décombres de la guerre, de témoigner de leur engagement politique et social, en particulier de leur opposition à la reconduite du traité de sécurité nippo-américain qui autorise les Etats-Unis à disposer de bases sur le territoire japonais malgré la fin de la période d'occupation.

En 1960-1961, Kudô entame la longue série intitulée Philosophie de l'Impuissance , violente condamnation du conservatisme nippon. Plus globalement, il dénonce le manque de communication entre les êtres et l'aliénation de l'individu par la civilisation industrielle, des obsessions qu'il partage avec nombre de ses contemporains.

Le départ pour la France et la rencontre avec les Objecteurs

En 1962, Kudô quitte le Japon pour la France. Il y fait la connaissance d'Alain Jouffroy, qui l’invite à rejoindre le groupe des Objecteurs, essentiellement composé d'anciens acteurs du Nouveau Réalisme poursuivant la réflexion de ce dernier sur les rapports de l'art à la réalité, ou sur l'obsolescence des matériaux picturaux traditionnels. Kudô organise alors plusieurs performances très virulentes.

L’art comme «outil de communication»

Kudô se veut un observateur et analyste de la société contemporaine et considère ses travaux comme des «outils de communication», des instruments pour la diffusion de son message à la société. Chaque action de l'artiste doit provoquer une réaction du spectateur. Comme il l'explique en 1971 : «Ce que je veux c'est poser des questions toutes simples et fondamentales sur la vie et les problèmes qui nous préoccupent, qui sont souvent socio-politiques. Pas des problèmes d'esthétique, ni de composition. La peinture n'est pas une fin en soi, ni les musées. Seule la communication est importante»(«Le Guérillero du monde artistique», Jacques Michel, Le Monde , 27 octobre, page 17).

Kudô prône l’écologie face aux méfaits du nucléaire, de la pollution et de l’aliénation humaine. Il dénonce les tabous sexuels et le faux humanisme occidental, qui n'ont pas empêché le lancement de la bombe atomique sur le Japon. Le drame atomique a en effet fortement marqué l'artiste, qui a vécu non loin de Hiroshima après la mort de son père en 1945, sa mère ayant dû prendre un poste d’enseignante dans cette région pour subvenir aux besoins familiaux.

Favoriser l’émergence d’une nouvelle écologie

Désireux de s'attaquer aux notions les plus sacrées, Kudô répète inlassablement les thèmes de la mort (de l'homme comme de l'art) et de la destruction. Mais il ne se laisse pas aller à un pessimisme total, et met ses espoirs dans l’émergence d'une nouvelle écologie, d'un nouvel humanisme. Il entend se confronter aux pensées dualistes, en particulier à l'opposition entre l'homme et la nature qu'il observe en Europe. Il crée de faux jardins d’Eden, où le fragile équilibre entre la civilisation et le sauvage est rompu, en une sorte de négatif de l’image traditionnelle du jardin japonais, toute de paix et d’harmonie. Il appelle de ses vœux l’avènement d’un être qui cultiverait la technologie pour son bien, et s'interroge sur la façon dont l'homme survivra à l'ère électronique, introduisant dès 1966 des circuits dans ses œuvres. L'électronique authentique, dit-il, «naîtra du magma où seront fondus l'homme et la nature. L'homme décomposé et l'électronique seront les bourgeons d'une même plante».

Engager directement le spectateur dans la réflexion

Quitte à provoquer un profond malaise chez celui-ci, Kudô s’attache à engager directement le spectateur dans sa réflexion. La longue série des Votre portrait (de 1962 jusqu'aux années 1970) témoigne de cette volonté d'implication. Certains de ces portraits se présentent sous la forme de boîtes ou de cages. L’artiste en explique ainsi le fondement en 1976: «On ne peut se passer de "boîtes". Nous sommes nés dans une boîte (matrice). Nous vivons dans une boîte (appartement) et nous allons finir dans une boîte (le cercueil). Au fond, nous passons notre vie entière à construire de petites boîtes. Des boîtes dans des boîtes. Ces petites boîtes sont celles qui enferment nos prières (souhaits) et malédictions. Voici une boîte avec beaucoup d’ouvertures. Nous appelons ça une "cage". On n’utilise pas seulement une cage pour élever des canaris, mais aussi des artistes. L’artiste y est placé pour être admiré et dorloté comme une prostituée dans une vitrine, des poissons dans un aquarium».

Un artiste visionnaire, dont la justesse du discours est à redécouvrir

Les œuvres dérangeantes de Kudô lui ont valu une longue période d’oubli, mais ont connu un nouveau regain d’intérêt au début des années 2000, notamment avec l’organisation d’une importante rétrospective à la Maison Rouge, à Paris, en 2007. Les dramatiques événements survenus au Japon en cette année 2011 rappellent malheureusement plus que jamais l’importance et l’actualité toujours brûlante des questions soulevées il y a près de cinquante ans par cet artiste visionnaire, et incitent résolument à une relecture de son œuvre.

Pour en savoir plus :

Tetsumi Kudô, la montagne que nous cherchons est dans la serre, Anne Tronche, Alain Jouffroy, Maison Rouge/Editions Fage, Paris, 2007.

http://www.mutanteggplant.com/vitro-nasu/2011/03/20/tetsumi-kudos-nuclear-angst/

http://calendar.walkerart.org/canopy.wac?id=43

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