Toshimitsu Imaï, de l'art traditionnel japonais à l'abstraction

Le peintre japonais Toshimitsu Imaï s'est attaché à jeter un pont entre la tradition japonaise et l'art expressionniste abstrait.
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Toshimitsu Imaï naît en 1928 à Kyôto, dans une riche famille de marchands de soieries. Son père pratique la peinture à l’encre et collectionne l’art ancien asiatique. Sa mère, poétesse, est également calligraphe.

Une formation artistique puisant tant dans la tradition japonaise que dans l’art occidental

Le jeune garçon commence très tôt son apprentissage artistique et remporte de nombreux prix de peinture et de calligraphie durant son enfance. Mais, pendant ses années de collège et de lycée, il délaisse l'art pour étudier avec passion les lettres germaniques, tout en s’intéressant au zen .

En 1947, Imaï retrouve son goût pour la peinture et s’initie à l’huile. Toutefois, pour satisfaire son père, qui espère le voir embrasser une carrière politique, il prépare sans enthousiasme le concours d’entrée à la faculté de Droit de Tôkyô. Il échoue et, en 1950, intègre en auditeur libre la classe de peinture à l’huile de l’université des Beaux-Arts. Ses œuvres de l’époque révèlent la double influence de Marc Chagall (1887-1985) dans la thématique et l’atmosphère, et de Georges Rouault (1871-1958) dans le choix de sombres tonalités.

La découverte de l’Europe

Ressentant le besoin de progresser encore, Imaï décide, au printemps 1952, de partir pour la France, sans même prévenir sa famille. Dépourvu de visa, il doit rester deux mois en Italie, tirant avantage de ce délai pour visiter le pays. Peu après son installation en France, il accompagne également le critique Sôichi Tominaga dans un tour des musées d’Allemagne, des Pays-Bas et de Belgique. Ainsi, en quelques mois, Imaï a déjà visité une bonne partie de l’Europe continentale.

De retour en France, il entre comme nombre de ses jeunes compatriotes à l’Académie de la Grande Chaumière, mais il n’y reste que peu de temps et s’inscrit en octobre à la Sorbonne, dans le cours d'histoire et de philosophie médiévale.

Le passage à l’abstraction

Les premières œuvres parisiennes d'Imaï sont très éloignées de ses toiles japonaises. Plus dramatiques, elles sont dominées par des figures monumentales, femmes et taureaux principalement, qui rappellent Picasso (1881-1973). Le jeune artiste abandonne ensuite la figure; avant même de rejoindre véritablement le courant Informel, il réfute le concept de forme, et se concentre sur des effets d'empâtements et de coulures inspirés par Jackson Pollock (1912-1956), ou encore par Sam Francis (1923-1994) et Jean-Paul Riopelle (1923-2002) qu’Imaï rencontre tous deux à Paris.

Le courant parisien Informel, défini en 1951 par le critique Michel Tapié (1909-1987), est un groupe aux frontières plus ou moins clairement définies, qui réunit des artistes tant français qu’étrangers, figuratifs qu’abstraits. L’Informel prône la naissance d'un art neuf, donnant la préséance à l’intériorité de l’artiste et libéré des carcans du formalisme. Se distinguant de ses homologues occidentaux, Imaï mêle techniques expressionnistes et thèmes et procédés issus de la tradition japonaise (perspective verticale, feuilles d’or ou d’argent …).

Un énergique ambassadeur de l’Informel au Japon

L’exposition personnelle d’Imaï chez Rodolphe Stadler en mars 1957 marque le début de sa reconnaissance internationale. En août, il retourne dans son pays où il s'applique avec Hisao Dômoto (1928) également membre du groupe, à diffuser l’Informel et à favoriser les échanges entre artistes japonais et européens. Une seconde exposition chez Stadler, durant l’hiver 1958-1959, témoigne d'une évolution de son travail, où la touche concurrence désormais les drippings pollockiens. Mais les projections de lignes fluides aux couleurs brillantes constitueront encore chez Imaï un motif récurrent jusqu’au début des années 1970.

Retour au Japon et éloignement de l’Informel

Rentré au Japon en 1968, Imaï affirme progressivement sa volonté de quitter le champ devenu trop étroit de l’Informel. Il crée des dessins et collages figuratifs proches du Pop’art ou de Dada, tandis que les allusions à la tradition japonaise se font plus présentes. Dans le même temps, préoccupé par l'union de la peinture avec d’autres formes créatives et par le mariage de la culture populaire avec l’art, Imaï décore de nombreux lieux publics et devient, à partir de 1967, conseiller dans le monde de la mode. Il collabore également avec divers auteurs sur des poésies-peintures mêlant texte et image.

Une relecture de la tradition japonaise

En 1982, sur l’invitation de Pontus Hulten, directeur du musée national d’Art Moderne à Paris, Imaï se voit attribuer un atelier en France, et entame ainsi trois années de va-et-vient entre Paris et Tôkyô. C’est l’occasion d'une remise en question pour l'artiste, qui retourne aux fondements de la tradition japonaise, à partir desquels il cherche à trouver de nouvelles voies. L’artiste refait appel à la figuration, évoquant des thèmes classiques de la peinture japonaise, en particulier la nature. Des souvenirs informels réapparaissent cependant en 1991, les motifs traditionnels se mêlant à des dessins, taches ou morceaux de tissu qui les masquent parfois presque totalement.

Un combat simultané contre la maladie et contre l’oubli des heures sombres de l’histoire japonaise

En mai 1992 l’artiste apprend qu’il est atteint d’une grave leucémie, et les médecins ne lui donnent plus que quelques mois à vivre. Durant ses séjours à l’hôpital, il exécute des dessins monochromes de figures faméliques et échevelées et des dessins érotiques polychromes. Les personnages fantomatiques du premier groupe constituent des préparations à une grande peinture commémorative du drame de Hiroshima, commandée pour le musée de la Ville. Le projet, proposé à Imaï à un moment où lui-même connaît intimement la souffrance, lui semble une chance de lutter contre l’oubli de l’histoire et le silence, et de dénoncer les potentialités autodestructrices de l'homme. Imaï produira de nombreuses autres interprétations de ce thème difficile, ou de Nagasaki et du massacre de Nankin. Il réunit pour cela l’ensemble des techniques abordées au cours de sa carrière, des explosions de l’Informel jusqu'au collage, et même certaines représentations traditionnelles de la nature, mise en danger par la folie humaine.

Toujours attentif à ne pas tomber dans la monotonie, l’artiste s’attèle ensuite à une nouvelle tâche qui lui permet d’unir son amour de la femme et son constant souci d’être un témoin de son époque. Il évoque sur un ton mi-tendre mi-cruel la Japonaise moderne, en particulier des jeunes filles qui, outrageusement vêtues, déambulent dans le quartier de Shibuya à Tôkyô. Leurs silhouettes caricaturales peuplent de vastes surfaces, blanches ou recouvertes de coupures de presse pour la jeunesse et de poèmes.

Malgré le courage et l’insatiable énergie de l’artiste, la maladie rattrape malheureusement Imaï, qui décède en 2002 au Japon.

Pour en savoir plus :

  • Imaï, peintures, Jean Pérol, Editions L’autre Musée/ La Différence, Paris, 1989
  • Imaï, Gian Maria Calza, Editions Electa, Milan, 1998.

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