Nicolas Gilbert – Le joueur de triangle

Nicolas Gilbert met en scène un musicien engagé par l'Orchestre Symphonique pour jouer une seule note de triangle qui deviendra le symbole de toute une vie.
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Gilbert offre un récit à plusieurs voix; le roman se divise en trois trames narratives, qui se succèdent et se superposent au fil des pages. Il y a d’abord Louis, jeune percussionniste sans boulot et sans argent, et sans petite amie. C’est lorsque l’Orchestre Symphonique lui propose un poste pour un concert que la vie de Louis est bousculée. Il a pour tâche de jouer une seule note de triangle, et malgré la simplicité de la partition, Louis n’arrive pas à jouer cette note. Il est paralysé devant l’instrument, et son tremblement l’empêche de jouer. Pour remédier à cet handicap temporaire, Louis entreprend de faire le ménage dans sa vie, de régler ses soucis quotidiens. « (…) au fond, le triangle est un instrument tout à fait à part. C’est sans contredit l’instrument le plus simple de l’orchestre, n’importe qui peut en jouer, la technique est on ne peut plus élémentaire. Mais je crois que cette simplicité même a pour effet d’attiser la peur, d’éveiller les angoisses, de remuer les problèmes enfouis, inconscients. » Ce simple coup de triangle est soudainement chargé d’une signification qui va au-delà de la musique et du concert à venir : le coup de triangle est la réflexion de la vie de Louis.

La deuxième voix narrative est celle Pierre Delambre, chef d’orchestre de grande renommée et responsable de Louis. Malgré son sérieux et son professionnalisme, Delambre aura aussi beaucoup de difficulté à accomplir sa tâche de maestro pour le grand concert de l’Orchestre Symphonique à venir. Après avoir dirigé un concert avec la jeune soliste Vassilieva, Delambre remettra en question sa vie d’homme marié. C’est la puissance de la musique jouée par Vassilieva qui créera ce trouble. « Cette mélodie, que j’avais entendue des milliers de fois, était complètement transfigurée, d’une tristesse profonde, insondable. C’était, vraiment, à en vouloir mourir, là, sur-le-champ. » La jeune soliste enchantera le maestro et déclenchera une série d’incertitudes et de questionnements sur sa vie, son passé et son futur. Au milieu de cette remise en question, Delambre doit de plus travailler avec ce joueur de triangle qui n’arrive pas à jouer la seule note qui lui est demandée.

La troisième voix de ce roman est celle de Justine Biron. L’auteur nous fait maintenant sortir de l’Orchestre pour nous plonger dans l’univers de l’art contemporain. Fille du grand artiste André Biron, Justine se voit malgré elle être la porte-parole officielle de l’œuvre de son défunt père. Son travail pour la création d’un catalogue revenant sur les quelques années précédant la mort de son père la poussera à tout abandonner. Le manque de reconnaissance ainsi que les querelles familiales auront mené Justine au bout de sa patience. « Et c’est ce soir-là, en levant le bras pour appeler le taxi qui me ramènerait chez moi, que je décidai qu’il fallait que les choses changent une fois pour toutes. Que j’avais trop enduré, que je méritais mieux et qu’il était grand temps que je reprenne le contrôle de mon existence. »

Trois voix, trois musiciens

Trois personnages qui sont liés par ce désir de repenser leurs vies, de reprendre le contrôle de leurs destinées, et qui motiveront ces chamboulements les uns sur les autres. Trois vies qui entreront en collision, et qui y laisseront une trace ineffaçable. En fin de récit Nicolas Gilbert fait intervenir toutes les voix en second plan dans son roman : Albert le coiffeur, Park In Won le compositeur, Pierrette Gélinas la fleuriste etc. L’auteur termine le roman par un zoom out et présente ces autres voix déterminantes dans les vies des trois personnages principaux. La structure du roman renvoie à un scénario cinématographique, mais aussi à un orchestre où tous les instruments, toutes les voix, ont leur importance dans l’ensemble.

Nicolas Gilbert

Nicolas Gilbert est auteur de deux romans, Le Récital , publié en 2008, et Le joueur de triangle en 2009. Après avoir étudié la composition et l’analyse au Conservatoire de musique de Montréal ainsi qu’à l’université McGill, Gilbert s’illustre en tant que compositeur de musique de chambre et de musique orchestrale. Il est récipiendaire de nombreux prix, dont celui de l’Opus du Compositeur de l’Année en 2007-2008.

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