L'art et la survie dans les camps nazis

«L'art thérapie» de Germaine Tillion (ethnologue): une opérette pour survivre ?
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Une femme d'exception : une grande Résistante

A peine rentrée d’Algérie où elle établissait des sources historiques sur les berbères et les Chaouis dans les Aurès en tant qu’ethnologue, elle assiste à la débâcle, puis à l’armistice. Dès juin 1940, elle s’engage dans la Résistance. Arrêtée en 1942 et déportée à Ravensbrück en 1943, elle profite de sa distance par rapport à la société pour mieux la comprendre, et se sert de ce savoir sur les autres, pour se voir elle-même comme du dehors. «Survivre, notre ultime sabotage» dit-elle. Survivre pour résister.

Germaine Tillion [1] se sert d’un support, tel que l’art, pour pratiquer, avec sa vision des choses scientifiques, une sorte d’art thérapie. Détournées de leur sens, les références littéraires et musicales y abondent et servent à réaffirmer dans un éclat de rire, une identité culturelle directement menacée par l’entreprise de réduction à l’état de loque et de fumée.

L'organisation dans les camps: l'organisation du rire contre celle de la mort

A l’intérieur même des camps, quelques rares détenus sont parvenus à rédiger de brèves notes devant servir d’aide-mémoire. Quelques-uns, plus rares encore, ont écrit de courts poèmes lyriques, le tragique de la situation déterminant le ton de leurs textes.

Germaine Tillion n’est pas musicienne de métier, bien que ses connaissances en musicologie soient indiscutables. Son métier est d'étudier le comportement humain... son expérience dans les camps va lui donner une occasion très spéciale d'observer et d'aider les femmes à tenir le coup contre l'horreur.

Tzvetan Todorov, qui préface Une opérette à Ravensbrück , décrit parfaitement la volonté de Germaine Tillion: «Convaincue que la lucidité est une arme contre la barbarie, et affectée au plus profond d’elle-même par les souffrances qui l’entourent, elle entreprend d’aider ses camarades en leur offrant ce tableau à la fois précis et distancié de leur existence, qui leur permettra de la voir à leur tour comme du dehors, de mieux comprendre ses raisons et ses conséquences, d’en rire plutôt que de seulement s’en plaindre.»

C’est grâce à l’auto-dérision et la mise en pratique de celle-ci, que les femmes résistent et donc survivent. Elles luttent contre leurs conditions inhumaines avec la plus redoutable des armes: la joie de vivre.

La différence de son œuvre avec les autres artistes

Contrairement aux autres œuvres, le Verfügbar [2] est un riche vecteur d’informations prises sur le champ. La seule œuvre qui se rapproche, dans son esprit de celle de l’ethnologue, est une série de caricatures de détenues dessinées par Nina Jirsikova (ex danseuse de revue de cabaret à Prague, familiarisée avec le milieu satirique et populaire). Sans pouvoir tirer de conclusion hâtive, je remarque tout de même que se sont des femmes qui ont le plus utilisé l’auto-dérision dans les camps nazis. Peut-être une habitude séquentielle et séculaire de ne pas être prises au sérieux.

L’idée de génie, qui fonde le ressort comique, a été de prendre le Verfügbar comme une espèce animale nouvelle, qu’un conférencier, le présentateur de la revue, examine à la manière d’un entomologiste confronté à un insecte inconnu. En supprimant les causes et les intentions, en se limitant à une observation externe de l’apparence et du comportement de l’espèce étudiée, le naturaliste déclenche sans le vouloir mille exemples de situations comiques. Un peu comme le brave soldat Chveik, le pauvre Verfügbar est en butte à toutes sortes d’avanies et de contradictions.

La construction de l’opérette a pour modèle les tragédies grecques, mais l’ironie y est reine. Les personnages sont évoqués avec la dérision de leur état. Une fable de La Fontaine La mort et le bûcheron , est parodiée avec le Verfügbar

La misère humaine écrite et jouée en directe par les victimes. C’est l’œuvre la plus originale et surprenante qui soit sur les camps de la mort et qui mérite d’être connue. On y apprend des détails étonnants et peu révélés dans les biographies ou les mémoires.

L'art thérapie et l'identité de soi

Tous les moyens sont bons pour vaincre la perte d’identité. Certaines détenues, devant l’abandon de leurs camarades, comprennent qu’elles doivent les aider. Les miroirs ont disparu, alors comment ne pas oublier son visage? Par tous les moyens! Dessiner avec des restes de charbons de bois, avec tout ce qui permet de laisser une trace, sur des papiers de fortune, des bouts de carton, dans le couvercle d’une boîte, sur des semelles, sur des bouts de tissus, des doublures, des mouchoirs, au péril de sa vie. Tout cela reste possible grâce à la complicité des détenues entre elles et à l’esprit de solidarité. Si tout un système de destruction est en place à l’extérieur, un autre système de survie s’y oppose de l’intérieur.

Dans son Crédo du créateur Paul Klee décrit des points intéressants sur l’essence même de l’art. «L’art ne reproduit pas le visible; il rend visible. […] L’œuvre d’art est à l’image de la création. C’est un symbole. […] L’art traverse les choses , il porte au-delà du réel aussi bien que de l’imaginaire.»

C’est bien ainsi que Germaine Tillion a abordé son travail. Elle a rendu visible la souffrance pour la détourner. Puisqu’il était alors impossible de l’éviter, il était nécessaire d’en sortir et de passer à travers grâce à la musique, aux mots, aux références du savoir qui sert de repère, aux souvenirs qui étaient meilleurs. Faire rêver, sans nier la réalité, juste pouvoir s’en détacher.

Se servir de l’art, comme d’un bouclier. Mais elle est allée plus loin que les autres qui n’ont fait que reproduire. Elle a digéré le mal en opérant une sorte de phagocytose. Plutôt qu’une destruction massive de toutes les cellules, elle a sauvegardé celles de la joie de vivre !

[1] Ethnologue de formation. (1907-2008) Licenciée en lettres, diplômée de l'École pratique des hautes études, de l'École du Louvre, et de l'INALCO. Entre 1934 et 1940, dans le cadre de sa thèse, elle réalise quatre séjours en Algérie pour étudier l'ethnie berbère des Chaouis présente dans les Aurès. Son père, Lucien Tillion, est magistrat, et sa mère est l'écrivaine Émilie Cussac, connue sous le nom d'Émilie Tillion. Elles sont dénoncées par l'abbé Robert Alesch. Sa mère, grande résistante, est déportée en 1944 et gazée en mars 1945. Germaine évite la mort en échappant à un convoi vers le camps de Mathausen grâce à une hospitalisation et des complicités de détenues.

[2] Les Verfügbar étaient en général les quelques prisonnières rebelles qui avaient décidé de ne pas travailler pour les allemands. N’étant inscrites dans aucune colonne de travail, elles étaient corvéables à merci, «à la disposition» des SS. Après l’appel du matin, elles s’efforçaient de se cacher pour leur échapper.

En savoir plus sur Germaine Tillion : http://www.germaine-tillion.org/association/

http://www.dailymotion.com/video/x747ek_les-images-oubliees-de-germaine-til_creation

Ouvrages de Germaines Tillion :

  • «A la recherche de la vérité», in : Ravensbrück , Neuchâtel, Cahiers du Rhône, 1946, p.11-88 (extraits publiés dans le N° 7 ).
  • Ravensbruck ., Paris, Editions du Seuil, 1973, 277p.
  • Ravensbrück ( suivi de Les Exterminations par gaz à Hartheim, Mauthausen et Gusen par Anise Postel-Vinay et Pierre-Serge Choumoff), Paris, Ed. du Seuil, 1988, 468 p. Réédition : Ravensbrück ., Paris, Ed. du Seuil, 1997,517 p. (Points Histoire).
  • Ravensbrück , tr. Stella Mastriangelo, Mexico, V.Siglos, 1976.
  • Ravensbrück , Lüneburg, Dietrich zu Klampen, 1988, Fischer (poche), 2001.
  • L’Algérie en 1957 , Paris, Ed. de Minuit, 1957, 121 p.
  • L’Afrique bascule vers l’avenir, L’Algérie en 1957 et autres textes , Paris, Ed. de Minuit, 1960, 179 p.
  • Les Ennemis complémentaires, Paris, Ed. de Minuit, 1960, 219 p.
  • France and Algeria, tr. Richard Howard, New York, A.A.Knopf, 1961. Réédition : New York, Greenwood Press, 1976.
  • Les Ennemis complémentaires, Guerre d’Algérie , Préface de Jean Daniel, Paris, Ed. Tirésias, 2005, 408 p.
  • Le Harem et les cousins , Paris, Ed. du Seuil, 1966
  • Il était une fois l'ethnographie , Paris, Ed. du Seuil, 2000
  • La Traversée du mal , entretien avec Jean Lacouture, présenté par Geneviève De Gaulle-Anthonioz, Paris, Arléa, 2000
  • A la recherche du vrai et du juste : à propos rompus avec le siècle , textes réunis et présentés par Tzvetan Todorov, Paris, Ed. du Seuil, 2001, 415 p.
  • L’Algérie aurésienne (avec Nancy Wood), Paris, Ed. de La Martinère, Ed. Perrin, 2001, 156 p.
  • Le Verfügbar aux Enfers, une opérette à Ravensbrück , présenté par Tzvetan Todorov et Claire Andrieu, Paris, Ed. de la Martinière, 2005

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