Paris-Séoul à l'encre de Chine

En retombant en enfance, Keum Suk Gendry-Kim dessine, dans Le chant de mon père, le portrait amer d'une Corée désenchantée

Paris, 10 avril 2010. Gusoon reçoit la visite de sa mère, la première depuis qu'elle s'est installée en France quinze ans plus tôt. Avec elle, elle se remémore sa jeunesse en Corée du Sud avec ses huit frères et sœurs, dans son village natal d'abord, puis dans la capitale, où ses parents espéraient améliorer leurs conditions de vie.

Une chronique familiale et sociale

Ces allers-retours entre le Paris d'aujourd'hui et le Séoul des quatre dernières décennies mettent en évidence la fracture culturelle et sociale entre les deux pays. Keum Suk Gendry-Kim nous ouvre ici les portes d'une Corée encore relativement secrète, oscillant entre la force de ses traditions et sa volonté de devenir une nouvelle puissance économique, au prix de lourds sacrifices pour la population.

Elle pointe tour à tour du doigt le quotidien miséreux des paysans, les railleries que leur infligent les habitants des villes, la désillution de ceux qui ont rejoint Séoul en imaginant qu'ils pourraient s'y enrichir, les actions répressives orchestrées par le gouvernement, et surtout le malaise latent qui envahit le pays et ébranle inévitablement sa famille.

Peu à peu, le chant de ce père joyeux qu'elle écoutait toujours avec plaisir s'évanouit. Tout comme le sourire de sa sœur aînée, Iseul, qui lutte contre la maladie. Seule sa mère semble se remettre plus facilement des épreuves, accordant même son pardon à des frères peu scrupuleux et violents. A travers cette galerie de portraits émerge une véritable chronique familiale, avec son lot de moments tendres et de déceptions.

Le rêve occidental

Ce récit est aussi celui d'un besoin viscéral d'émancipation. "Un jour, je vais tout envoyer péter, je partirai!" , confie l'héroïne à son amie Sooni, lui révélant son intention de suivre les traces de Van Gogh, dont elle admire l'œuvre, en se rendant à Paris. Projet qu'elle concrétise finalement en avril 1994 après avoir préparé ce voyage "sans retour, depuis un an, dans la plus grande discrétion".

L'écriture, peu complaisante, bouleverse parfois par son caractère franc et intimiste. Quant au traité graphique mêlant encre de chine et aquarelle, il est aussi efficace pour présenter des scènes de vie urbaines que pour plonger le lecteur dans des décors plus poétiques.

Passionnée de dessin depuis l'âge de 12 ans, Keum Suk Gendry-Kim s'est notamment fait connaître pour ses traductions de bandes dessinées coréennes, avant d'être publiée à son tour. Edité par Sarbacane , Le chant de mon père est son premier récit long.

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