Insidious, la critique

Orphelin des faveurs du public depuis le premier Saw, James Wan renoue avec le succès grâce à un film angoissant et ambitieux...

L'échec relatif du quatrième Scream au box office américain opposé aux recettes miraculeuses d'I nsidious , semble traduire le changement d'attente du public qui s'est opéré en dix ans. Là où les films de Craven, mélange de cynisme et de second degré hyper référentiel dominaient la décennie précédente, aujourd'hui le goût des fans de genre va davantage vers des œuvres "sérieuses", privilégiant les atmosphères angoissantes à l'humour. L'entame du dernier opus de James Wan, concocté par Leigh Wannel (scénariste et acteur, ici dans le rôle d'un spécialiste en paranormal), exploite à merveille le créneau pourtant connu du quotidien parasité par une force inconnue. La manière dont le réalisateur distille la peur par touches, en plein jour comme de nuit, fonctionne du tonnerre, installant dès le premier quart d'heure une tension qui ne se relâchera pas durant toute la projection. Et quand le cinéaste se permet une ou deux pauses humoristiques (le plan introduisant les deux spirites très drôle tant leur look est improbable), c'est pour mieux secouer l'audience quelques secondes plus tard. Les personnages bien dessinés permettent sont incarnés avec une belle justesse par des acteurs qui y croient (notamment Rose Byrne crédible en mère de famille en difficulté), ce qui fait que quand ils ont peur, eh bien, nous aussi on tremble. Investissant une maison de banlieue somme toute classique, James Wan propose un postulat pouvant rappeler un Paranormal Activity délesté de son habillage "faux documentaire", où la peur se joue dans un monde tangible, furieusement familier, où le drame humain n'est jamais exclu. Avec en ligne de mire la perte d'un être cher, ici l'enfant plongé mystérieusement dans le coma et le retour d'un passé lourd (deux thèmes classiques du fantastique), le cinéaste se sert habilement du format cinémascope pour faire vivre son décor, où la menace peut se cacher dans chaque recoin. La séquence où Patrick Wilson traverse un ensemble de pièces désertes, sous le bruit oppressant du système d'alarme est impressionnante, entre tension et oppression, avec le suspense présent à chaque fois que le personnage allume une lumière pour voir ce qui s'y trouve.

Petite boutique des monstres

On retient son souffle, sûr qu'on va se faire piéger par le réalisateur. Lequel recourt, au truc vieux comme le monde du jump scare (procédé qui consiste à créer des instants de sursaut, en faisant par exemple passer une silhouette devant la caméra), auquel il redonne une puissance inattendue, dépassant le simple truc horrifique tout droit sorti d'une fête foraine. Non seulement il exploite parfaitement l'effroi fugitif suscité par l'apparition d'une figure fantomatique dans le champ, mais la laisse ensuite s'installer, comme pour attester de sa réalité, de sa présence forcément menaçante. Le réalisateur, à l'aise avec la suggestion, ne paraît pas non plus douter du pouvoir de terreur de ses personnages issus de l'au-delà, qu'il s'agisse d'un enfant cadavérique, d'une vieille dame inquiétante ou d'un démon au visage rouge. Et il a raison, tant cette galerie monstrueuse suscite la peur à chaque apparition. On saluera également le courage de James Wan qui aurait tout aussi miser sur la suggestion, entretenir le doute et ne jamais se mouiller en entrant de plein pied dans le fantastique. Car malgré son manque de moyens, le film affiche une belle ambition et emprunte une voie inattendue.

Des risques payants

Alors que l'intrusion de trois chasseurs de fantômes laissait à présager que le long métrage allait relâcher son emprise, pour céder à une débauche surnaturelle digne d'un train fantôme, le film aborde lentement son glissement vers le fantastiques pur. Conscient que ce trio d'experts en paranormal pourrait faire s'écrouler la crédibilité de l'univers dépeint, James Wan dans un premier temps, à la manière du public s'amuse de leur dégaine et de leurs méthodes. Jusqu'au moment, où maître du jeu, il décide de mettre fin à la plaisanterie et de ramener de l'effroi. Lorsque les spirites arpentent les couloirs de la maison on s'attend au pire, l'ironie dramatique marchant à plein régime. L'arrivée de la médium chevronnée campée par Lin Shaye met définitivement fin à la détente instiguée précédemment. Elle délivre à la fois l'explication du coma de Dalton, et le programme de la suite. Décidé à continuer à prendre des risques, le réalisateur, après une éprouvante scène de spiritisme, entraîne son long métrage vers les cimes du fantastique gothique, avec une vision de l'au-delà, un peu voisine de celle des G riffes de la nuit , dans le sens où le monde des morts duplique le nôtre, et parsemée de visions inoubliables. On est pas prêt d'oublier l'atelier du démon, ou encore ce salon peuplé par une famille massacrée par son propre enfant, si inquiétant. A nouveau, c'est un enjeu humain qui conduit à l'exploration de cet univers dangereux, le père décidant d'affronter son passé traumatique pour récupérer son fils. En découle une relecture effrayante du mythe d'Orphée, à la direction artistique très réussie, dépassant largement le manque de moyens du projet. L'intrusion des esprits dans le monde des vivants recèle dans le final de très beaux moments d'angoisse, tandis que les cinq dernières minutes concluent le film sur un suspense brillamment conduit, jouant finement sur une fausse piste.

Fiche Technique

Réalisation: James Wan. Scénario: Leigh Wannel. Interprètes: Patrick Wilson, Rose Byrne, Ty Simpkins, Lyn Shaye... Photographie: David Brewer et John R. Leonetti.

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