Rabbit Hole, la lumière au bout du tunnel

Après l'hédonisme sexué de Shortbus, John Cameron Mitchell revient avec un drame bouleversant sur le dueil et la reconstruction d'un couple...
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Résumé

Becca (Nicole Kidman) et Howie (Aaron Eckhart) marqués par la disparition de leur enfant, Danny, survenue huit mois plus tôt, tentent de redonner un sens à leur vie. Alors qu'elle se lie étrangement à Jason (Miles Teller) l'adolescent responsable de la mort de l'enfant, lui retrouve pour sa part un peu de joie de vivre dans la compagnie de Gaby (Sandra Oh) rencontré à une réunions de parents endeuillés.

Un film tout en nuances

Avec cette intrigue propice aux débordements des passions et au déluge lacrymal, John Cameron Mitchell délivre un film au classicisme élégant, qui se distingue par sa tonalité particulière douce, dure et triste à la fois. Les deux personnages centraux magnifiquement campés par Nicole Kidman (qui méritait l'Oscar bien plus que Nathalie Portman) et Aaron Eckhart (sans doute son plus beau rôle), se débattent dans ce drame avec une belle dignité. La mort de leur enfant, est devenue un sujet qui les hante qu'une manière latente aussi latente qu'omniprésente. Là se situe le drame, jamais extériorisé, dans la rage ou le désespoir coutumiers de ce genre d'histoire, mais dans des conversations, dans des gestes quotidiens. Lors d'une belle séquence de dispute, les mots d'abord prononcés sèchement sont ensuite hurlés, exprimant l'impossibilité de dépasser une sinistre résignation et surtout de comprendre ce qui se passe dans la tête de l'autre et dans sa manière propre de gérer son tourment. Lui souhaite garder des traces, on devine qu'il en a besoin, elle au contraire voudrait remiser au placard les éléments symbolisant la présence de Danny. Jamais exorcisé franchement, le deuil creuse l'écart dans ce couple, comme une maladie insidieuse, amenant de menus mensonges, des omissions et poussant quasiment le mari à l'adultère. Plus étonnant encore, le parcours chaotique de ce couple, emprunte à de nombreuses reprises la voie de la comédie noire. On rit franchement de voir Sandra Oh et Aaron Eckhart hilares à une réunion où un père évoque l'injustice de la mort de sa fille terrassée par une leucémie. De même lorsque dans une scène un couple visite avec leur enfant la chambre du défunt, il parle de son fils comme d'un fantôme hantant la maison. Inconsciemment, avec une légèreté touchante, il déclare à la face apeurée de ses visiteurs, la façon dont son fils disparu habite encore son existence. Très forte séquence, où derrière l'humour de mots et de situation se dessine en creux le drame quotidien de la disparition. Les mimiques, ainsi que les revirements de Becca, admirablement incarnée par Nicole Kidman, vont dans le sens d'un drame à la portée comique pour celui qui le vit de l'extérieur, qu'il s'agisse du spectateur que le réalisateur tient en empathie et en témoin à une distance juste, ou des personnages périphériques. La lumière douce, dans laquelle baigne tout entier le long métrage, à l'exception d'une scène aux tons bleus qui par constrate en deviennent agressifs, place au coeur de l'image la délicatesse avec laquelle le récit se déroule. La mise en scène on le répète ne force jamais le trait, au diapason de ses héros ordinaires qui continuent de vivre leur vie avec une ombre difficile à effacer.

Mondes parallèles

Le titre du long métrage provient de la bande dessinée que réalise Jason. Elle raconte l'histoire d'un savant et de son fils qui découvrent des trous menant sur des univers parallèles. Lorsque ce dernier disparaît le scientifique se lance à sa poursuite dans une infinité de mondes alternatifs. Le garçon qu'il retrouve n'est cependant qu'une version en quelque sorte dévitalisée de son véritable enfant mort dans l'une de ses réalités. Au travers de cette histoire, dont l'héroïne fait remarquer le cousinage avec le mythe d'Orphée, on peut sans doute lire une catharsis pour cet ado qui souffre silencieusement du crime qu'il a commis. Cet avatar de l'enfant du savant, qui revient dans le monde réel sans vie à proprement parler pourrait être une projection à peine voilée de ce qu'il vit depuis le drame. A nouveau ce qui survient après la mort se déclare par des moyens détournés. Dans une dimension plus large, le titre comic book, livre l'un des sens profonds du film qui met en scène un couple qui évolue petit à petit dans deux univers différents dont le tronc commun initial serait la perte. Howie chercher à retrouver la joie de vivre des instants simples en compagnie de Gaby, fume de l'herbe tel un adolescent, se rend à la foire à la manière d'un enfant. Son rire se libère, là où en compagnie de sa femme, il trouvait surtout de l'embarras et de la crispation. Becca, dans sa proximité avec ce jeune homme créatif, cherche peut-être une raison au drame ou une souffrance proche de la sienne, à la culpabilité pas si éloignée. Chacune des séquences se répondent dans un habile montage binaire, où l'on ressent les sensations contradictoires des deux intrigues qui se tissent. La beauté de l'écriture de David Lindsay- Abaire trouve un bel écho dans la mise en scène sobre. La résolution des deux histoires qu'ont amorcé Becca et Howie se trouvent dans un moment de pur grâce, sans conteste l'un des plus puissants vus au cinéma cette année. La femme, se dirige vers la maison de l'adolescent (pendant que son mari s'avance dans l'allée de celle de Gaby), en arrivant elle le voit partir avec sa fiancé en habits de mariés et s'effondre. Cet instant qu'on peut interpréter tout à la fois comme une vision de bonheur, de vie en marche qui terrasse Becca, comme une forme de jalousie irrationnelle (de la joie de cet adolescent, de sa petite amie...) ou encore comme une révélation de la solitude de son personnage saisit par sa force émotionnelle. Finalement elle ne tient pas une place si essentielle dans la vie de ce garçon, et il ne peut lui apporter la solution à son malheur. La vision de la voiture qui a renversé son fils servant à un voyage entre amis et amoureux pourrait également provoquer sa crise de larmes. Pour les autres la vie suit son chemin. Ces quelques instants sont entrecoupés d'images de Kidman assistant à l'accident, le visage déformé par la peur, puis par la douleur. Des plans forts, qui assurent la transition avec la séquence en parallèle, où Howie reste à regarder Gaby. Lui aussi, comprend à son tour que sa place ne se trouve pas auprès de cette femme dont il vient juste de faire la connaissance, mais auprès de celle qui a vécu le même drame. Le montage de la scène tisse pratiquement un lien télépathique entre les deux héros. Cette prise de conscience simultanée parachève de sa force d'évocation l'importance de cette résolution poignante. Les dernières minutes du film, au lyrisme discret, ressoude le couple dans leur quotidien avec les projets d'avenir à court terme, où la présence de ce drame sera toujours un sujet de discussion inévitable. " Après, on en parlera un petit moment ", déclare le personnage d'Aaron Eckhart, presque tranquille. Sans aller jusqu'à offrir une issue lumineuse, le final laisse une impression de vie suspendue entre la sérénité presque retrouvée et la douleur jamais totalement éclipsée. Un film précieux, qui se classe au sommet de la jeune carrière de son auteur.

Fiche technique

Réalisation: John Cameron Mitchell. Scénario: David Lindsay-Abaire d'après sa pièce. Avec: Nicole Kidman, Aaron Eckhart, Dianne Wiest, Miles Teller... Photographie: Frank G. De Marco. Montage: Joe Klotz. Musique: Anton Sanko. Sortie Française le 13 avril 2011.

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