Revoir Titanic treize ans après

Que reste-t-il du film phénomène de James Cameron, monumentale niaiserie pour certains, chef d'œuvre du septième art pour d'autres?

Hormis son bagage numérique alors à la pointe des effets spéciaux de l'époque du tournage et à l'heure actuelle encore suffisamment discret pour toujours servir la narration, la première impression qui s'impose lors d'une nouvelle vision du classique de James Cameron est son aspect puissamment intemporel. Si l'on exclut l'histoire d'amour, forcément universelle, bien que travaillée sous le jour spécifique de l'affranchissement social et de la découverte du grand sentiment, les thématiques investies par le réalisateur traversent le temps sans problème. Redonnant au Titanic, sa dimension de symbole social, de cité maritime mouvante exprimant par sa simple existence tout à la fois la synthèse des progrès technologiques accomplis au début du vingtième siècle, que leur fragilité face à la nature, le cinéaste signe une oeuvre qui aurait pu être réalisée dans les années soixante comme dans les années quatre-vingt. Dominé par Scream , incarnation du cinéma cynique et autoréflexif, les années quatre-vingt dix, avant de faire triompher le film, l'ont accueilli comme un anachronisme aberrant. Les patrons de la fox n'y croyaient pas beaucoup, le flop de Waterwold , autre film marin au budget inflationniste ayant rendu les exécutifs frileux. Les articles précédant de quelques mois la sortie du long métrage, témoignaient pour la plupart de cette incertitude, quand ils ne prenaient pas carrément le pari de l'échec public.

Romantisme et refus du cynisme

Le romantisme flamboyant de Titanic , sincère jusque dans ses quelques maladresses (des dialogues parfois un peu lourdement explicatifs, des plans surchargés de sens tel celui de la cheminée éructant après que Rose a expliqué son bouillonnement intérieur...) et dans sa manière justement de traiter la vision du progrès. Si le châtiment sera sans pitié, Cameron a l'intelligence de d’abord nous faire aimer le joyau de la White Star Line durant ces quatre jours de traversée, offrant des tableaux incroyables de sa puissance. Que ce soit dans le point de vue des passagers, au détour de la fameuse scène de Di Caprio scandant la réplique " Je suis le roi du monde ", désormais entrée au panthéon de la culture populaire, ou dans des plans au point de vue extérieur, à l'image du paquebot lumineux cheminées allumées sous un ciel rougeoyant, en passant par cette magnifique plongée partant de la proue pour remonter tout le navire pour le laisser s'éloigner au milieu d'un océan qui apparaît sans limite. Avant de condamner l'hybris (certains journaux de l'époque, privés de notre recul ont immédiatement saisi le sens de la catastrophe ), le réalisateur instaure le romantisme (au sens noble et non galvaudé du terme) au cœur de son œuvre, via cette célébration de la puissance humaine, dont le savoir technique lui donne l’impression de pouvoir soumettre la nature, ce qui le place en démiurge. La fameuse réplique " Dieu lui-même ne pourrait pas le couler ", appuie directement de cette idée. Une vision duale du progrès humain, qui rappelle à nouveau les grandes heures du romantisme, proche en cela de certains textes de La Légende des Siècles de Victor Hugo, œuvre où la bassesse humaine se le partage inlassablement à une marche en avant humaniste, où l'Homme se transcende dans le progrès. Ces quelques vers : « C'est un inexprimable et surprenant vaisseau,/Globe comme le monde, et comme l'aigle oiseau ;/C'est un navire en marche. /Où ? Dans l'éther sublime ! » conviennent parfaitement à la pensée mise en images par Cameron, à tel point qu’ils auraient pu servir d’épigraphe pour le film. La musique de James Horner, qu'on aurait tort de réduire à la malheureuse chanson de Céline Dion, abonde dans le sens de la mise en images, avec ses rythmes amples évoquant la puissance de ce géant des mers.

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