The Tree of life, le plus radical des Malick

Palme d'or controversée, le dernier film de Terrence Malick s'affirme comme une proposition de cinéma puissante.

Difficile pour moi de juger une oeuvre telle que The Tree of life à laquelle je suis resté extérieur. Tout au mieux puis-je évoquer une analyse la plus précise possible. Loin du préchi précha biblique et de la métaphysique de comptoir décriés par certains, le film a contrario place l'humanité au centre. De sa naissance mystérieuse et fragile à l'apparition de sentiments anthropologiques chez les dinosaures. Ce qui nous vaut une séquence casse-gueule, quoique réussie, où la compassion pour la première fois (suppute-t-on) se manifeste chez un raptor face à une proie blessée isolée. Là se situe la grande différence entre 2001 et le dernier ouvrage de Malick, ce alors qu'on le compare souvent à Kubrick, parfois à raison (leur attitude secrète devenue à leur insu un instrument marketing de studios désireux de posséder leur auteur), parfois à tort (leur vision du monde et leur démarche diffèrent sous bien des aspects). L'Odyssée de l'espace adoptait un point de vue externe, quasi scientifique sur le devenir de l'Homme et questionnait ce qui seraient probablement les attributs d'un Dieu à travers la figure du monolithe. Le regard adopté par Kubrick était extérieur, et prenait pour fil conducteur la notion de progrès, de l'apparition du premier outil à la naissance d'un possible humain démiurge, en passant, via ce fameux raccord dans le mouvement, par la conquête de l'espace. La part d'humanité, comble du progrès (celui de l'intelligence artificielle), se situait dans la très citée séquence de mise à mort d'Hal, l'ordinateur déréglé, vraiment poignante, tout aussi éprouvante pour Keir Dullela que pour le spectateur. Malick opte pour un regard à hauteur d'homme traduite par la caméra elle-même souvent à hauteur de regard et au plus près des acteurs. Ce parti pris s'incarne par ailleurs dans la structure du scénario, qui à la différence du schéma chronologique kubrickien (et peut-être justement pour ne pas trop se rapprocher de son héritage malgré quelques citations), préfère alterner entre vues macroscopiques où se dessinent doucement le souffle de la vie et échelle humaine, ce jusqu'à une forme d'abstraction vers la fin du film, quand l'Homme semble en dehors du temps, dans un lieu libre représentée par une plage.

Dans le flux de la conscience

A ce sujet la voie empruntée par le cinéaste pour son dernier opus, volontiers détachée d'un quelconque récit ordonné, pourra jusqu'à laisser ses habitués sur la touche. La mise en scène, composée de plans rapides, tend à un lyrisme brut qui s'exprime par des travellings avants qui vont chercher les acteurs pour donner au quotidien une valeur iconique et le recours quasi constant (et parfois malheureux) à la musique. La forme narrative retenue par Malick qui cherche à mettre en images le flux lacunaire de la conscience et de la mémoire, se rapproche du style de certaines oeuvres de Virginia Woolf (on pense un peu à La Chambre de Jacob dont les thématiques qui peuvent paraître similaires), qui posait le même objectif pour le roman, avec à la clef la désignation de stream of consciousness . La mémoire qui déroule ici son fil est celle contrariée de Sean Penn, enfant sous l'influence brutale de son père, marqué par la mort de son frère à l'âge de dix-neuf ans. Chacun incarne une des deux voies possibles celle de la "grâce" et celle de la "nature", ayant cédé à la violence de la seconde, il cherche dans ses souvenirs une forme d'expiation. Le problème, comme je l'évoquais en tout début d'article, est que malgré la puissance des images, il est difficile d'entrer de plein pied dans le flot de ces souvenirs. Le caractère elliptique systématique du montage fatigue vite, la musique est quant à elle vite envahissante et la portée hiératique donnée à cette vision de la vie dans les années 50 ne facilite pas non plus la proximité avec les personnages, à l'humanité en pointillés. D'un côté on peut que saluer la perfection du travail cinématographique, qui transforme une banale rue américaine en no man's land mental peuplé de fantômes du passé, de l'autre on peut vite ne trouver qu'une valeur purement cinétique à ses trouvailles qui ne nous impliquent jamais vraiment au coeur des plans. Par contre, difficile de donner raisons aux accusations de prosélytisme proférées à l'encontre du réalisateur. Sa vision du catholicisme s'avère apparemment purement culturelle, en témoigne le personnage de Brad Pitt bon citoyen et religieux. Les prières délivrées dans le film n'ont pas de réponse, le Dieu invoqué est celui monothéiste des moments de doute et de deuil, tandis que l'apparition de la vie, reste un mystère et se pare d'une portée panthéiste. Le Dieu désigné est celui du tout venant occidental, tandis que celui que cherche Malick, lui, se confond dans chaque élément du monde de l'acier jusqu'au vent.

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