Titanic Treize ans après

Suite de l'analyse du classique de James Cameron, histoire d'amour romantique au sens premier du terme et portrait de l'Europe du début du XXe siècle.

La part romantique mise en scène par Cameron découle justement aussi des conditions dans lesquelles naît cet amour, dans un monde condamné donc (similitude avec Terminator) et surtout dans le tumulte et la violence (une constance de l’œuvre du cinéaste qu’on pense à Aliens , aux deux Terminator , Abyss et même True Lies , autant de films où le beau sentiment se (re)découvre dans dans le feu de l’action). A aucun moment, y compris lorsque l’œuvre prend un tour spectaculaire, le cinéaste n’oublie la dimension intimiste de son récit. Pour Rose et Jack survivre signifie surtout continuer de vivre leur amour. Cette faculté à faire coexister l’intime et la démesure a toujours fait de lui un réalisateur de blockbuster assez unique, à la patte vite reconnaissable. Cyniquement, il est facile de trouver niaise la phrase « C’est ici que nous nous sommes rencontrés » lancé par la fille à son amant, mais elle ne fait que remettre en perspective la tragédie et l’histoire d’amour, qui se déroulent dans un lieu commun, la première révélant la force de la seconde.

L’ironie dramatique

Bien que refusant le cynisme propre à tout un pan du cinéma dit « post-moderne », pour se concentrer sur des thèmes épiques et une histoire d’amour à résonance sociale, le réalisateur n’hésite cependant pas à jouer sur l’ironie dramatique quasi indissociable de son sujet. En effet n’importe quel spectateur sait avant d’entrer dans la salle de cinéma connaît l’issue avortée du voyage inaugural du Titanic. C’est la bonne vieille blague entendue régulièrement « Je sais comment ça finit : le bateau coule ». En connaissance de cause, conscient comme on l’a vu de ce que peut symboliser le paquebot le plus grand du début du vingtième siècle, Cameron livre son épave en pâture aux spectateurs dès les premières minutes. L’issue tragique sans cesse rappelée par le va et vient entre le présent de Rose centenaire et le passé nourrit non seulement la charge nostalgique du métrage, lui conférant au passage une couleur très proustienne, mais renforce la dimension politique du film. Par politique entendons-nous bien, James Cameron ne sert aucun parti ou aucune idéologie précise, il se situe davantage dans une vision marxiste de l'Histoire, cloisonnée en classes sociales et dont la fin se résoud dans un désastre qui n'épargne personne, symbole d'un nouvel ordre à venir. A première vue on pourrait trouver sa vision de la classe dirigeante manichéenne, opposant la vanité des nanties à la modestie de Jack Dawson. En vérité, le réalisateur dépeint une aristocratie, en soit ni bonne, ni mauvaise, simplement sûre de son rang tout comme de son bon droit incapable d'anticiper son futur déclin. Les conversations anodines de la mère de Rose sur les faire-parts de mariage tandis que le navire vogue vers sa perte ou l'attitude de Guggenheim, refusant le gilet de sauvetage auquel il préfère un brandy, nous font sourire, alors qu'ils mettent en lumière l'attitude de la grande bourgeoisie de l'époque qui ne sentait ni venir la première guerre mondiale pas plus que la crise économique ou le nouvel ordre social moderne. Leur attitude n'est pas si éloignée que ça de ces nobles hongrois qui deux ans plus tard chargeront sur leur monture, leur fourreau à la ceinture, une tranchée allemande munie de canons. La classe des privilégiés, en 1912, à l'instar du Titanic se dirigeait aveuglément vers sa perte. D'autre part, l'accusation de manichéisme pointée par certains, ne pèse pas lourd face à ce que l'on pourrait nommer les plans rédempteurs dont Cameron parsème son oeuvre. Qu'il s'agisse du visage horrifié de Guggenheim réalisant bien trop tard l'ampleur du désastre ou celui muet de la mère de Rose, assistant à l'engloutissement du navire depuis un canot de sauvetage. Cette fin annoncée d'un monde en sursis, est traitée par le cinéaste sur un mode volontiers apocalyptique. Dès l'instant où le Titanic sombre dans son destin, il signe des plans mémorables à la puissance d'évocation rare. L'iceberg filmé depuis le nid de pie, qui semble fatalement attendre le paquebot, la fuite désespérée des passagers vers la poupe tandis que le paquebot s'incline de plus en plus, le moment où il se brise en deux sont autant d'images marquantes conférant au désastre une ampleur inouïe, véritable antithèse de celles paradisiaques des trois premiers jours de traversée. Du déluge (les trombes d'eau faisant éclater le dôme) en passant par la Tour de Babel (le brassage ethnique et social des passagers), sans oublier le Paradis perdu (le Titanic jusqu'à sa rencontre avec l'Iceberg) Cameron recourt à un imaginaire commun qui poussant encore plus loin la dimension épique de son projet. L'arrivée en Amérique, métonymiquement représentée par la Statue de la Liberté, devient dès lors pour les nantis pour que les nécessiteux la promesse d'un nouveau départ. La grande et la petite histoire une dernière fois se croisent, puisque le changement de nom de Rose, traduisant son émancipation en tant que femme, incarne ce facteur à l'échelle individuelle. Quand des années plus tard elle évoque la ruine de Calderon Hockley elle met en lumière la mutation sociale en cours, avec une bourgeoisie qui s'échoue vers les crises jusqu'à sa disparition partielle, ou du moins sa mutation.

Conclusion

Revoir Titanic aujourd'hui permet de jauger loin du battage médiatique suscité par le film au moment de sa triomphale sortie en salles, la puissance de sa narration au service d'un propos qui dépasse nettement la simple histoire d'amour tout en la nourrissant d'une dimension symbolique forte. Chant du cygne du grand cinéma cinéma classique, cette épopée cinématographique constitue sans aucun doute l'un des sommets de la filmographie impressionnante de James Cameron.

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