Surdité et ouverture d'esprit

Les désaccords sont nombreux concernant l'éducation des enfants et jeunes sourds. Est-il possible d'avoir une opinion en respectant celle des autres?
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Le domaine de la surdité, comme beaucoup d’autres, s’apparente parfois à un champ de bataille. S’y affrontent les partisans de tel ou tel type de mode de communication, de telle ou telle méthode éducative. Au-delà des arguments explicites, les opinions sont liées à des motivations plus ou moins conscientes.

Comment témoigner d’ouverture d’esprit dans ce contexte sans être perçu comme un traître ou un indécis? Comment donner la parole aux uns et aux autres sans devenir l’ennemi de tous?

Deux camps en présence

D’un côté, les "pro LSF" (Langue des signes française) : beaucoup de sourds de naissance, rejoints par des parents entendants et défendus par des linguistes, des écrivains, des cinéastes et des professionnels de la surdité. Des sous-groupes existent : on peut être favorable à la LSF sans pour autant rejeter l’idée de la parole pour les sourds; on peut penser la LSF comme nécessaire avant ou après l’apparition de la langue parlée.

De l’autre côté, les "pro oralisation": beaucoup de parents entendants, les sourds eux-mêmes qui sont à l’aise avec la parole, défendus par d’autres professionnels. Des sous-groupes existent: on peut être favorable à l’oralisation sans pour autant rejeter l’idée d’une spécificité de la personne sourde qui lui ouvre le droit à l’utilisation d’une aide visuelle (langue française parlée complétée, par exemple).

Choisir son camp est nécessaire lorsqu’on est concerné: il s’agit de défendre sa propre façon de vivre si on est sourd et de déterminer l’avenir de son enfant si on est parent.

Des arguments

La LSF est adaptée à l’état naturel de surdité. L’absence d’audition oriente la personne sourde vers l’usage d’une langue entièrement visuelle. Toute autre orientation ne respecterait pas cette différence.

L’impossibilité d’accès harmonieux à la parole est mise en avant, s’appuyant sur:

  • le point de vue historique: l’interdiction de la LSF dans l’éducation des sourds a conduit à des désastres humains; 80% de sourds illettrés, des milliers d’enfants frustrés et dévalorisés que l’on a voulu faire parler, souvent sans véritable succès;
  • le point de vue personnel: "un sourd ne peut pas utiliser correctement la langue parlée; j’en suis la preuve puisque je suis sourd et que je ne peux pas." (Commentaire d’une personne sourde.)

Les parents, majoritairement entendants, désirent transmettre leur propre langue à leur enfant. Pourquoi devraient-ils en apprendre une autre puisqu’il est possible de faire autrement? Pour eux, les arguments contraires sont passéistes.

Des raisons moins explicites

Les "signeurs" défendent leur identité et leur culture. Leur sentiment d’appartenance communautaire prime sur leur désir d’intégration. Selon ce point de vue, un enfant sourd est membre de droit de la communauté et les parents entendants ne peuvent s’y opposer. Les sourds qui vivent sans LSF sont des traîtres à la cause ou les victimes d’une éducation mal comprise.

Ceux-là se battent pour que continuent d’exister des sourds à leur image; ils craignent la disparition de la LSF et donc la mort des "Sourds"; ils se sentent niés par les points de vue contradictoires.

Les oralistes actifs, les parents notamment, ont souvent fait des choix initiaux avec un désir de réparation de l’enfant. Ils ont ressenti la surdité comme un fléau, source d’angoisse, liée à une image d’anormalité, vécue parfois avec honte ou culpabilité. Leur projet peut alors être de l’annuler, d’en effacer les signes extérieurs.

Les premiers revendiquent la surdité comme une différence positive, les seconds plutôt comme un handicap négatif.

Des positions égocentriques

Ces deux pôles opposés correspondent à des affects qu’il serait vain de vouloir combattre. Chaque être humain éprouve des sentiments et des émotions qu’il ne choisit pas, en fonction de sa personnalité et de son histoire.

L’affrontement naît de l’incapacité des uns et des autres à dépasser son propre égocentrisme . Avoir raison pour soi-même donne-t-il le droit d’avoir raison pour les autres?

Des intérêts sociaux

Les groupes d’opinion ont certes intérêt à être entendus pour que la société prenne en compte leurs besoins spécifiques.

Plus la LSF sera reconnue, plus il y aura d’interprètes et d’enseignants en LSF par exemple. Plus le point de vue oraliste sera pris en compte, plus les enfants sourds pourront obtenir aides ou adaptations scolaires nécessaires.

Pendant des années, les pouvoirs publics ont argumenté de ces oppositions d’idées pour ne pas modifier le contexte éducatif des jeunes sourds. La notion de libre choix du mode de communication (bilinguisme ou langue française) est ensuite apparue, sans garantir la paix pour autant.

La nécessaire ouverture d’esprit

Tous les acteurs concernés ne sont heureusement pas enfermés dans la tour d’ivoire de leur égocentrisme. Beaucoup ont appris que le dictat de la pensée unique n’était pas favorable.

Ceux qui témoignent d’ouverture d’esprit sont capables d’entendre et de comprendre un point de vue différent. Ils n’ont pas obligatoirement à changer d’avis et peuvent rester persuadés de détenir plus de vérité que leurs contradicteurs. Souvent, leur discours, sur la base de doutes raisonnables, y gagne en nuances et en richesse; car, dans le point de vue de l'autre, on peut puiser des idées nouvelles et non contradictoires, ne serait-ce que la prudence nécessaire sur le plan éducatif.

Au-delà de la rigidité de pensée, les ennemis deviennent des partenaires possibles: des intérêts communs se dégagent.

Il est vraisemblable que l’accès à cette "démocratie de la pensée" (extrait forum) suppose des conditions préalables: le dépassement de sa problématique personnelle. La souffrance enferme, s’oppose à la raison et à l’objectivité. De ce point de vue, les personnes sourdes ou les parents d’enfants sourds qui sont les plus virulents sont peut-être ceux qui ne sentent pas en paix avec leur propre histoire.

Guide de lecture

Cet article traite de l’ouverture d’esprit dans le domaine un peu passionnel de la surdité. Il ne prend donc pas parti dans le débat d’idées.

Le lecteur est invité:

  • à ne pas se contenter de lire ce qui est conforme à son opinion;
  • à ne pas rejeter ce qui y serait contraire;
  • à dépasser l'idée selon laquelle "l'esprit ouvert, c'est celui qui est d'accord avec nous." ( Le mythe de l'ouverture d'esprit – Charlatans.info.)

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