Faut-il avoir peur de la cyberdépendance?

Vous passez des heures sur Internet, des jeux vidéo ou votre portable? Vous êtes peut-être cyberdépendant. C'est grave, docteur?
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«Je jouais tous les jours, au moins quatre heures le soir, parfois la nuit entière et certains après-midis.» Nicolas, 24 ans, a arrêté depuis trois ans. Il a repris ses études et retrouvé une vie sociale «normale». Mais que de temps perdu: «J'ai joué pendant trois ans durant lesquels j'ai raté mon bac, arrêté ma scolarité pour avoir davantage de temps à consacrer au jeu. J'ai aussi perdu ma copine, et mes amis sont devenus mes compagnons de jeu, des gens que je n'avais jamais vus. En fait, je me réfugiais derrière mon personnage. Je ne le laissais que pour dormir un peu et ouvrir au livreur de pizzas.»

Le jeu en question s'appelle World of Warcraft , le plus célèbre des jeux en ligne, celui qui est si souvent cité quand on parle de cyberdépendance. Et pour cause, il a été l'objet des excès les plus effrayants. En Corée, un joueur est mort dans un cybercafé. Il jouait depuis trois jours et trois nuits et avait oublié de s'alimenter et même de boire le moindre verre d'eau. Aux États-Unis, un autre s'est défenestré, convaincu qu'il était un elfe et pouvait voler... Évidemment, ces exemples sont extrêmes. Plus nombreux sont, comme Nicolas, ceux qui ne voient plus le temps passer et négligent leurs études, leur travail et, surtout, leurs proches. Or le jeu vidéo n'est pas le seul vecteur de cyberdépendance. Mais qu'appelle-t-on exactement la cyberdépendance?

Une drogue comme les autres?

Si la psychologue américaine Kimberly Young a publié, depuis 1995, plusieurs articles sur la cyberdépendance, nombre de ses confrères ne reconnaissent pas ce terme comme une maladie psychologique curable, au même titre que les dépendances aux stupéfiants ou à l'alcool. Ces sceptiques se basent sur deux observations.

D'une part, ils estiment que les excès d'utilisation d'Internet ou des jeux vidéo ne sont pas le résultat d'une dépendance mais d'une simple passion. Or la passion n'est pas considérée comme dangereuse, bien au contraire. Elle est même ce qui donne de la couleur à nos vies. D'autre part, la cyberdépendance ne se traduit pas par une dépendance physique.

Alors pourquoi estime-t-on aujourd'hui que plus de 20 millions de gens dans le monde souffrent de cyberdépendance? Et comment explique-t-on la multiplication de couples brisés et d'échecs scolaires ou professionnels dus à cet état?

Le terme «dépendance» peut se définir ainsi: assujettissement à une drogue qui se manifeste par le besoin irrépressible de ce produit et qui peut entraîner des changements de comportement. Les conséquences physiques ne sont pas une condition sine qua non de la dépendance. En revanche, c'est le mot «drogue» qui porte à confusion, puisqu'il désigne originellement une substance d'origine naturelle ou chimique et fut même longtemps employé pour définir les médicaments.

En décembre 2006, l'Académie nationale de médecine a proposé une nouvelle définition: «Substance naturelle ou de synthèse dont les effets psychotropes suscitent des sensations apparentées au plaisir, incitant à un usage répétitif qui conduit à instaurer la permanence de cet effet et à prévenir les troubles psychiques (dépendance psychique), voire même physiques (dépendance physique), survenant à l’arrêt de cette consommation qui, de ce fait, s’est muée en besoin. À un certain degré de ce besoin correspond un asservissement (une addiction) à la substance; le drogué ou toxicomane concentre alors sur elle ses préoccupations, en négligeant les conséquences sanitaires et sociales de sa consommation compulsive. En aucun cas, le mot drogue ne doit être utilisé au sens de médicament ou de substance pharmacologiquement active.»

Si on met de côté le défaut de substance, Internet et les jeux vidéo suscitent absolument les mêmes effets: sensations de plaisir, usage répétitif, dépendance psychique et, par conséquent, addiction conduisant parfois à négliger les aspects sanitaires et sociaux.

Un mal qui se banalise

Pas convaincus? Regardez comme certains vérifient en permanence l'arrivée de nouveaux e-mails sur leur messagerie, ne peuvent s'empêcher de discuter quotidiennement sur les forums ou les chats, préfèrent draguer sur les sites de rencontre plutôt que de sortir, passent leur temps sur Facebook ou Twitter, jouent de manière compulsive quatre à douze heures par jour… Ces comportements ne sont ni rares ni isolés. Dans certains cas, il sont même encouragés pour des raisons sociales.

On sait qu'un adolescent qui fume cigarettes ou joints aura l'impression d'être mieux perçu par le groupe, et que trinquer est un traditionnel vecteur de communication. Aujourd'hui, avoir une adresse mail ou un compte Facebook est aussi un facteur d'intégration, au même titre que le téléphone portable. On sait aussi qu'il y a une grande différence entre boire un coup de temps en temps et être alcoolique. Cette différence, c'est l'abus. Et cet abus conduit à l'effet social inverse de celui désiré au départ. Dans une soirée, boire permet de se mettre au diapason du groupe, de se détendre, de rire avec les autres, de se débarrasser de sa timidité ou de certaines inhibitions afin de communiquer plus ouvertement. À l'inverse, le véritable alcoolique est souvent rejeté. On le trouve incohérent, indécent, répugnant…

Il en est de même avec l'abus d'Internet ou des jeux vidéo. Les habitués de ces pratiques désignent d'ailleurs les plus accros d'entre eux par des termes péjoratifs comme "geek" ou "no life" (sans vie). On les imagine perpétuellement devant leur écran, obèses, portant de grosses lunettes et des tee-shirts sales, le visage constellé de boutons d'acné, le bureau jonché de canettes de coca et de boîtes de pizza vides… Cette caricature est un leurre; celui qui nous permet d'affirmer que nous ne sommes pas atteints de cyberdépendance. Pourtant, les alcooliques n'ont pas tous le visage rouge et bouffi. Les toxicomanes ne sont pas tous maigres et livides…

«Une dernière connexion et j'arrête...»

Depuis quelques années, la cyberdépendance est traitée dans bon nombre d'hôpitaux et de cliniques à travers le monde, au même titre que les addictions aux drogues ou à l'alcool. Le processus thérapeutique est d'ailleurs comparable: sevrage et soutien psychologique. Ce qui diffère fondamentalement, contrairement aux idées reçues, c'est que la cyberdépendance n'occasionne pas de réel symptômes physiologiques, pas davantage en tout cas que chez n'importe quelle personne qui passe le plus clair de son temps assise devant un écran, ce qui est le cas de nombreux employés de bureau (maux de tête, de dos, etc.).

En outre, il est rare qu'un cyberdépendant soit conscient de son état. Lorsqu'il décline les invitations de ses amis sous prétexte qu'il doit jouer en ligne, il garde l'impression d'avoir une véritable vie sociale puisqu'il joue avec d'autres gens. Idem lorsqu'il participe à des chats et des forums. Les premières victimes de la cyberdépendance sont en fait l'entourage proche. Les amis et la famille qui ont l'impression de ne plus pouvoir communiquer que par e-mails. Et quand ils tirent la sonnette d'alarme, il est souvent trop tard. Les témoignages à ce sujet sont de plus en plus nombreux. D'autant que consoles de jeu et ordinateurs sont désormais bien ancrés dans les foyers, toujours disponibles. Même pas besoin d'aller au bar-tabac du coin ou de trouver un dealer…

Et puis, il y a tant de justifications à allumer la machine. On veut se détendre, s'informer, se cultiver, discuter… Tout cela n'a rien de répréhensible, c'est même plutôt louable. Mais que valent ces bonnes intentions lorsqu'elles amènent à ne plus considérer le monde qu'au travers d'un écran, que la communication se borne à taper sur un clavier, que l'on s'invente une image et une vie virtuelles en parfait décalage avec la réalité, que nos «amis» sont eux-même travestis de la même façon?

Concilier virtuel et réel

Pour savoir si nos proches ou nous-mêmes sommes cyberdépendants, ou avons une tendance à le devenir, il suffit de se poser quelques questions: serions-nous prêts à limiter notre temps passé sur Internet ou ne pas nous connecter pendant quelques jours? Nos amis ou parents se sont-ils déjà plaint du temps que nous passons devant l'ordinateur? Avons-nous déjà sacrifié une activité «réelle» (sortie, travail à faire, communication avec notre entourage…) pour rester devant l'écran?

Si la réponse est oui à au moins l'une de ces questions, alors le risque de cyberdépendance existe. Heureusement, la dépendance n'étant pas physique mais uniquement psychologique, il est beaucoup plus facile de se désintoxiquer d'Internet ou des jeux vidéo que du tabac, de l'alcool ou de certaines drogues.

Alexandre a 40 ans et s'est arrêté du jour au lendemain: «Je ne décollais pas du PC. J'y trouvais mes informations, mes divertissements, et j'y ai même rencontré celle qui est devenue ma femme. Un dimanche, j'ai réalisé que je n'allais plus au cinéma, que je ne voyais plus personne en dehors du boulot, et que je savais à peine quel temps il faisait dehors. Je me suis senti enfermé, prisonnier. J'ai décidé de tout arrêter. Je me suis remis à lire, à écouter la radio, à sortir. J'ai eu l'impression de revivre.»

Cette «impression de revivre» sont des mots que l'on entend dans la bouche de toutes les victimes d'addictions, quelles qu'elles soient, une fois qu'elles s'en sont débarrassé.

Le propos n'est évidemment pas ici de diaboliser Internet ou les jeux vidéo. Bien au contraire, nous sommes bien heureux de pouvoir acheter nos billets de train en ligne plutôt que de nous déplacer à la gare, d'accéder à une masse d'information dès qu'un sujet nous vient à l'esprit ou encore de nous divertir grâce à un jeu ou une vidéo amusante. L'important est finalement de rester connecté… à la réalité!

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