Sur la planche

Les "filles crevettes" de Tanger, le sujet filmé par Leïla Kilani est une fiction décapante sur la réalité de l'économie mondialisée et libérale.

Au cinéma les Variétés de Marseille toujours, nous avons rencontré Leïla Kilani - réalisatrice éclairée et passionnante de documentaires - venue présentée personnellement son premier long-métrage de fiction.

Alors que Renault engage la délocalisation de ses usines aux Maroc, dans le but de créer des véhicules bon marché, en utilisant une main d'oeuvre également bon marché, la réalisatrice a posé sa caméra dans cette zone portuaire. La zone des "filles-crevettes", lesquelles nourrissent l'espoir de passer en zone franche pour travailler dans les usines de textiles, synonyme d'ascension sociale.

Ouvert la nuit

Dès les premières minutes le phrasé de Badia (incarnée comme jamais par l'époustouflante Soufia Issami) dérange, du moins interpelle. Ne parlant pas arabe, on se doute qu'elle débite un dialecte berbères peut-être mais surtout "urbain" (d'après la réalisatrice), une inflexion très personnelle et syncopée comme un Slam, sur le ton de l'injonction. Et puis il y a son physique, sa trogne butée, son regard d'enfant déçu teinté d'un scepticisme constant. Cette façon qu'elle a de prendre des décisions qui semblent engager à chaque instant son existence toute entière.

A Tanger, elle décortique des crevettes le jour pour survivre et trafique la nuit pour survivre encore, se prostitue et détrousse en cachette les inconnus qu'elle croise. Elle est pragmatique toujours. Ces mots sont ceux d'un coach quand elle s'adresse à son amie et compagne d'infortune. Celle-ci le lui reproche quand Badia va trop loin. Elle la saoule littéralement car c'est un combat de chaque instant. Tout se négocie, tout se pense, tout fait partie de ce grand projet de survie. On la moque pour cette persistance. Elle ne bronche pas comme s'il n'était de toute façon pas question d'agir autrement. Le désespoir se mue sagement en suspicions quand elles s'associent avec deux autres filles pour trafiquer de plus belle et sombrer dans la délinquance organisée. Y-a-t-il une alternative ?

Nos lieux interdits

Leïla Kilani, qui réalise là un pamphlet poétique, tout en révélant une réalité de Tanger éloignée de son folklore littéraire, fait de ce personnage une héroïne portant parfois en un certain sens, les armes de la chevalerie. Elle poursuit un idéal, un ailleurs, un" Eldorado " forcément, en regard de ce quotidien dont elle se purge à travers les gestes d'un rituel qu'elle répète avec la même pugnacité. Elle justifie ses actes en les replaçant dans une logique, un certain ordre moral : "Je ne vole pas, je me rembourse." Consciente, trop consciente, elle s'inflige à elle et autres un code de conduite. L'énergie folle du désespoir de toute une génération portant en elle le soulèvement de ce qu'on a finalement appelé "Le printemps arabe", semble cristallisée dans ce corps aux aguets. Et nous comprenons son entêtement à scander ses échappées comme un mantra, susceptible de la tenir alerte et combattive à travers cette existence au bord de l'abîme.

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